OPINION. « L’IA Sud global »
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Bhawika Chhabra - REUTERS
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Bhawika Chhabra - REUTERS
Par Philippe Boyer, directeur relations institutionnelles et innovation à Covivio.
Depuis deux ans, les grands rendez-vous internationaux sur l’IA dessinent une cartographie mouvante du pouvoir. Après Bletchley Park en 2023 au Royaume-Uni, centré sur les risques systémiques, après Paris et sa volonté d’élargir le débat aux enjeux environnementaux et sociaux, New Delhi a marqué une nouvelle étape : faire de l’IA un levier assumé de souveraineté, de développement et d’influence. L’intelligence artificielle n’est plus seulement un sujet technique ou éthique ; elle est un instrument de pouvoir et d’influence.
L’Inde, en tant que pays le plus peuplé du « Sud global » — cet ensemble de pays (Brésil, Afrique du Sud, Kazakhstan, Sri Lanka, Ghana…) qui entendent porter une voix propre face à un ordre international historiquement dominé par l’Occident — n’arrive pas les mains vides dans ce jeu mondial de l’IA. Forte de ses 1,5 milliard d’habitants et d’une jeunesse connectée (les moins de 20 ans représentent 35 % de la population), elle dispose d’un atout démographique considérable à l’heure où l’Europe, le Japon ou même la Chine voient leur population vieillir. Sur le plan numérique, l’Inde abrite près de 20 millions de développeurs actifs sur GitHub, soit la plus grande communauté mondiale après les États-Unis. D’ici 2030, ils seront 60 millions. Autrement dit, la bataille de l’IA ne se résume pas à une question de puces, de data centers ou de gigawatts : elle est aussi un enjeu de main d’œuvre et de cerveaux. En cela, l’Inde est un gisement stratégique.
Cet atout-là explique en partie l’afflux d’investissements annoncés lors de ce sommet, en particulier de la part des Big Tech américaines qui évidemment n’entendent pas rester en marge d’un marché aussi colossal alors que le voisin chinois se passe de ces acteurs étatsuniens. Microsoft vise l’expansion de ses infrastructures cloud et IA, Google engage plusieurs milliards de dollars dans un AI Hub appelé à concentrer des capacités de calcul massives et à renforcer les connexions internationales via de nouveaux câbles sous-marins, Nvidia multiplie les partenariats pour bâtir des “AI factories”. Quant à OpenAI, il projette d’ouvrir un bureau local tout en lançant une version de ChatGPT au prix de 399 roupies par mois, soit un peu moins de 5 euros. L’Inde de Narendra Modi est clairement un terrain d’expansion prioritaire des géants technologiques américains.
Mais derrière cette dynamique commerciale se dessine une autre question car l’ambition du nationaliste Naranda Modi est claire : à terme, être en capacité de bâtir des infrastructures souveraines, de développer des modèles nationaux et de structurer des partenariats public-privé capables de garantir une autonomie stratégique du pays. A l’occasion de ce sommet, la présentation du modèle d’IA multilingue BharatGen intégrant plusieurs langues vernaculaires et destiné à des usages concrets dans l’éducation, la santé ou l’agriculture a de ce point de vue incarné cette volonté de ne plus subir des modèles conçus dans des contextes culturels dominants. L’enjeu politique dépasse ici la simple technique : il s’agit de participer à l’écriture de normes, standards et architectures, qui feront qu’un pays sera inféodé ou pas à ceux qui détiennent les clés technologiques. Bref, avoir voix au chapitre même si, pour l’instant, la dépendance technologique reste de mise sur toute la chaine de valeur technologique : GPU, cloud, logiciels. A l’instar de très nombreux autres pays, ceux du Sud global, l’Inde avance sur cette ligne de crête : attirer les investissements sans, demain, perdre la maîtrise, coopérer sans être vassalisé.
Ce sommet sur l’IA a également permis de marteler un message singulier : l’IA doit être au service du bien commun. Applications agricoles pour optimiser les rendements, diagnostics médicaux assistés dans les zones rurales, accès élargi à l’éducation, modernisation des services publics. L’argument est puissant, surtout dans un pays confronté à des défis sociaux et territoriaux considérables. Mais cette idée de “bien commun” peut également être lue d’un point de vue politique. S’il permet de légitimer l’accélération technologique, d’attirer les capitaux tout en affichant une finalité sociale, il traduit aussi la volonté de l’Inde de proposer une autre narration technologique.
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En se positionnant sur ce terrain du « bien commun », l’Inde adresse le message de sa volonté de participer à la définition des règles du jeu technologique en se revendiquant porte-parole d’une conception technologique différenciante. Entre les États-Unis qui entendent préserver leur avance technologique et leur domination sur les infrastructures critiques, la Chine qui développe ses écosystèmes fermés et exporte ses standards, l’Europe qui trace une “troisième voie” régulatrice et éthique, l’Inde et, par extension, le Sud global veulent apparaître comme un autre pôle qui porte un message ambitieux, ouvert et inclusif.
A Genève, en 2027, lieu du prochain Sommet pour l’IA, on guettera comment chaque pierre posée à l’occasion de ces trois premiers sommets aura permis d’ériger les fondations d’une architecture mondiale de l’IA qui intègre innovation, souveraineté et bien commun. Nous verrons si tous ces efforts « humanistes » (osons le mot), même mâtinés d’évidentes arrière-pensées business et de domination géopolitique, auront permis de réellement rééquilibrer les rapports de force technologiques et d’ancrer l’IA dans un début de gouvernance mondiale plutôt que d’en faire strictement l’instrument de la puissance et de l’hubris.
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