OPINION. « L’énergie de demain sera manufacturée. Sommes-nous prêts ? »
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Xavier Dalloz
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Par Xavier Dalloz, Président de XD Consulting (*)
On présente encore trop souvent la transition énergétique comme un simple remplacement des molécules carbonées par des électrons décarbonés. Cette grille de lecture, largement répandue, est réductrice. Ce qui se joue est bien plus profond : une véritable mutation industrielle, stratégique et civilisationnelle. Pendant deux siècles, l’énergie provenait essentiellement du sous-sol. Désormais, elle est de plus en plus produite, transformée et assemblée dans des usines. Dans cette nouvelle géographie de la puissance, la Chine a déjà pris une avance considérable.
Durant près de deux siècles, l’énergie reposait sur une logique de rente naturelle. La puissance géopolitique dépendait de la possession de ressources, de leur extraction, raffinage et transport. Le charbon, le pétrole et le gaz ont structuré l’économie mondiale, les rapports de force et les dépendances. Ce modèle persiste, mais il n’est plus l’horizon unique. Une nouvelle logique émerge, fondée non plus sur l’accès à un gisement, mais sur la maîtrise d’une chaîne industrielle complète.
Avec l’essor de l’électrification massive, de la chimie avancée, de l’hydrogène bas carbone, du captage du CO₂ et des carburants de synthèse, l’énergie change de nature. Elle n’est plus simplement extraite : elle est recomposée. L’électricité devient un intrant industriel majeur, le CO₂ capté une matière première, l’eau un composant de base, et la molécule finale – hydrogène, ammoniac, méthanol ou e-carburant – un véritable produit manufacturé. Nous passons ainsi d’une énergie de stock à une énergie de fabrication.
Ce basculement modifie profondément les règles du jeu. Lorsque l’énergie devient un produit d’usine, elle obéit moins à la géologie qu’aux lois classiques de l’industrie : économies d’échelle, courbes d’apprentissage, maîtrise des procédés, standardisation, intégration verticale et baisse rapide des coûts par la massification. Le centre de gravité de la puissance se déplace. Il réside de moins en moins dans la richesse du sous-sol et de plus en plus dans la capacité à concevoir, financer, construire et exploiter des infrastructures industrielles à très grande échelle.
C’est précisément sur ce terrain que la Chine fait la différence. Sa force ne tient pas seulement à ses avancées technologiques, mais surtout à une puissance d’organisation et d’exécution hors norme. Là où l’Europe excelle dans la recherche, l’innovation, les démonstrateurs et la production de normes, Pékin pense en filières intégrées, en volumes massifs et en vitesse de déploiement. Elle ne se contente pas d’inventer : elle industrialise à une échelle inédite. La Chine représente aujourd’hui environ 60 % des capacités mondiales de fabrication d’électrolyseurs.
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Dans cette logique, l’hydrogène n’est pas un slogan commode. Il forme la charpente moléculaire qui relie l’électricité renouvelable, le stockage et les usages industriels lourds. Les carburants de synthèse ne relèvent plus d’une perspective lointaine : ils constituent un segment stratégique pour l’aviation et le transport maritime, secteurs difficiles à électrifier. Le stockage massif d’énergie n’est plus un simple complément du système électrique ; il en devient une condition de stabilité, en transformant des flux intermittents en puissance disponible et pilotable. La Chine l’a compris avant beaucoup d’autres : la transition ne se gagne pas seulement dans les laboratoires, mais dans les usines.
L’Europe court un risque majeur : devenir la grande organisatrice des normes climatiques mondiales tout en important massivement les équipements, les molécules et les solutions industrielles nécessaires pour les respecter. Nous excellons à fixer des trajectoires, édicter des obligations et renchérir le carbone. Mais aucune réglementation, aussi ambitieuse soit-elle, ne remplacera une base industrielle solide. Une politique climatique sans appareil productif puissant se transforme vite en politique de dépendance.
L’exemple de l’aviation est éclairant. Avec ReFuelEU Aviation, l’Europe impose une trajectoire exigeante : 2 % de carburants durables en 2025, 6 % en 2030 et jusqu’à 70 % en 2050. Cette demande structurante est indispensable. Mais si elle n’est pas rapidement adossée à une offre compétitive produite sur le continent, nous organiserons nous-mêmes notre vulnérabilité : nous fixerons les règles pendant que d’autres construiront les usines, capteront la valeur et maîtriseront les chaînes logistiques.
Il est urgent de changer de logiciel. La transition énergétique n’est plus seulement une politique climatique ; elle est devenue une bataille de puissance industrielle et de souveraineté technologique.
Les gisements de demain ne se trouveront plus uniquement dans les sols, mais dans notre capacité à bâtir des chaînes de valeur intégrées associant électricité bas carbone à très bas coût, électrolyse à grande échelle, captage du CO₂, synthèse chimique, stockage et financement innovant. La souveraineté énergétique du XXIe siècle se jouera moins dans la possession de ressources brutes que dans la maîtrise de l’outil productif.
L’énergie de demain sera manufacturée. Si l’Europe veut compter dans ce nouveau monde, elle doit cesser de penser la transition comme une politique d’objectifs et de normes. Elle doit enfin la traiter comme une politique d’usines, massive, intégrée et compétitive. Le temps presse.
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(*) Xavier Dalloz dirige depuis plus de trente ans le cabinet Xavier Dalloz Consulting (XDC), spécialisé dans le conseil stratégique sur l'intégration des technologies émergentes afin d'offrir aux entreprises un véritable avantage concurrentiel. Il est directeur international de la CMAI, la plus grande association professionnelle du numérique en Inde, qui regroupe plus de 48 500 membres.
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