OPINION. « RDC–Rwanda : à Genève, Kinshasa demande des comptes à Kigali »
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Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
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Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques (*)
La séquence diplomatique récente qui a eu lieu entre Kinshasa et Kigali, parmi d’autres crises en partie résolues, a pu donner l’illusion d’un apaisement. Sous l’impulsion de Donald Trump donc, et grâce à une médiation active du Qatar, un accord a été présenté en décembre 2025 comme une étape vers la désescalade entre la République démocratique du Congo et le Rwanda. Mais derrière l’affichage d’une résolution politique, les rancœurs demeurent, les lignes de fracture restent fortes et les violations des engagements pris continuent d’alimenter une profonde amertume à Kinshasa. La paix proclamée n’a pas effacé la réalité du terrain, ni les responsabilités en suspens.
C’est dans ce contexte de normalisation inachevée, que la RDC s’est exprimée à Genève, au Conseil des droits de l’homme des Nations unies. Elle y a franchi un seuil politique. Pour la première fois depuis longtemps, Kinshasa n’est pas venue réclamer une compassion abstraite ni empiler les appels humanitaires. Elle est venue accuser, chiffres à l’appui, et assumer un discours de responsabilité. Le propos tenu par le Ministre congolais des Droits humains, Samuel Mbemba Kabuya, rompt avec une longue tradition de langage feutré et de dénonciations discrètes. Il ne s’agit plus d’une crise malheureuse, mais d’un système structuré de violences, de pillage et de commandement.
Le rapport présenté porte sur une seule année. Douze mois d’occupation par le Rwanda de Goma, de Bukavu et de leurs environs. Les chiffres sont sans appel : plus de 17.000 atteintes à la vie et à l’intégrité physique, une femme violée toutes les quatre minutes, près de sept millions de déplacés forcés. Ces données, issues de la consolidation de rapports onusiens et d’ONG, ne relèvent ni de l’émotion ni de l’exagération. Elles traduisent une réalité documentée, connue, mais longtemps neutralisée par la prudence diplomatique.
En exposant ces chiffres à Genève, la RDC a cessé de demander que l’on comprenne sa souffrance pour exiger que l’on reconnaisse une réalité politique. Le conflit à l’est du pays n’est pas un épiphénomène au milieu d’un violent conflit ni une fatalité africaine. Il s’inscrit dans une logique ancienne qui dépasse largement le terrain congolais.
Le cœur de l’accusation congolaise est clair. Les violences massives qui ont été commises à l’est de la RDC ne sont pas des dommages collatéraux, elles constituent le moteur même du conflit. Depuis longtemps, l’exploitation des minerais stratégiques du Nord-Kivu et du Sud-Kivu a structuré la guerre, financé les groupes armés et nourri des intérêts économiques considérables. L’exemple des mines de Rubaya, évoqué à Genève, illustre cette mécanique : travail forcé, production quotidienne sous contrainte armée et rente colossale alimentant une économie de prédation.
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On le sait : ces minerais ne disparaissent pas dans des circuits obscurs sans débouchés mais ils alimentent clairement aujourd’hui des chaînes d’approvisionnement mondiales, des industries stratégiques et des marchés sur lesquels les grandes puissances prétendent pourtant imposer des normes éthiques. En posant ce lien frontalement, Kinshasa a mis la communauté internationale face à ses propres contradictions. La désignation d’un responsable politique constitue le point le plus sensible bien sûr. En affirmant que le Président rwandais est le supérieur hiérarchique des forces impliquées dans le conflit, y compris de leurs supplétifs, la RDC a déplacé le débat du champ humanitaire vers celui de la responsabilité étatique. Ce déplacement explique évidemment la gêne de certaines chancelleries, longtemps habituées à invoquer la complexité régionale pour éviter toute décision contraignante à l’égard des uns ou des autres.
Le silence international a été explicitement dénoncé du côté congolais. Non comme une absence de parole, mais comme une posture stratégique. La demande congolaise semble désormais explicite : des sanctions ciblées, politiques et économiques, contre les responsables rwandais. À Genève, le message était clair. Le temps des constats est terminé. La communauté internationale est désormais placée devant un choix politique qu’il faudra vite trancher pour permettre à l’accord de paix de durer le plus longtemps possible et éviter le retour des armes.
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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe géopolitique relations internationales, directeur de l’Institut Géopolitique Européen (IGE), associé au CNAM Paris (Équipe Sécurité Défense), à l’Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse). Consultant médias et chroniqueur.
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