OPINION. « Interdire la vape partout où la cigarette est interdite »
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Philippe Bergerot
Brigitte de LECLUSE
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Philippe Bergerot
Brigitte de LECLUSE
Par Philippe Bergerot, Président de la Ligue contre le cancer
Sans doute parce que nous avions de quoi nous réjouir : des décennies de mobilisation, depuis la loi Évin en 1991, portaient enfin leurs fruits. Grâce à un astucieux triptyque de politiques publiques, alliant des campagnes de sensibilisation, de désincitation et de restrictions, la consommation de cigarettes avait perdu du terrain. Comme des premiers signaux de la victoire, si proche et si éloignée à la fois, les chiffres annuels des décès prématurés, liés au tabac, venaient de passer de 75 000 à 68 000 depuis 2015. Ceux par cancer, de 46 000 à 39 000.
Et tandis que la cigarette s’éloignait, une autre forme de tabagisme s'installait insidieusement.
Entre nos doigts, les cigarettes ne se fument plus, elles se vapotent. Plus besoin d’un briquet, il suffit désormais d’appuyer sur un petit bouton pour faire chauffer une résistance. Et ce ne sont plus des feuilles de tabac – et quelque 7 000 produits chimiques – dont on respire la fumée, mais un aérosol goût menthe ou caramel.
Mais faire porter un masque d’agneau à un loup ne le fait pas trébucher de la chaîne alimentaire. Cigarette ou cigarette électronique, le geste reste le même. Et avec lui, un risque inhérent : banaliser l'entrée dans l'addiction.
En toute logique, les regards se sont tournés vers les risques sur notre santé. Qu’en est-il, de cette « nouvelle » cigarette ? Force est d’admettre que le flou a persisté pendant longtemps. Et que les cigarettiers ne s’y sont pas trompés. Pour dégager plus de profits, ils ont investi la brèche, utilisant à leur compte ce qui n’était qu’un doute raisonnable, comme si l’absence de preuve signifiait l’absence de risque. L’occasion de vendre la vape comme une sortie de secours. Pourtant, pour beaucoup, notamment les plus jeunes, la vape n’est qu'un nouveau départ.
Le but ? Créer de toutes pièces un marché afin de remplacer les consommateurs qui se détournent du tabac et grèvent les marges de l’industrie, soit parce qu’ils en meurent, soit parce que la cigarette est passée de mode. La cible ? Les plus jeunes, chez qui la prévalence tabagique n’a jamais été aussi faible puisque 3 % des adolescents de 16 ans fument au quotidien. L’astuce ? Présenter la cigarette électronique comme un moyen de réduire les risques à l'usage exclusif des fumeurs, alors que son marketing et son packaging ciblent de nouveaux consommateurs, si possible mineurs.
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La stratégie s’est avérée gagnante : plus attrayante et plus accessible, la vape dépasse maintenant la cigarette chez les plus jeunes.
Les récentes conclusions de l’Anses, évaluant la cigarette électronique comme possiblement cancérigène, ne change rien. Outre leur faible médiatisation, l’industrie a pris une avance considérable en parvenant à faire entrer les gens dans ce qui est ni plus ni moins qu’une nouvelle forme de tabagisme.
Il serait naïf de croire que cette mutation du paysage tabagique n’appelle pas en retour une adaptation, au moins aussi rapide, de notre arsenal juridique. Si la technologie avance, si les stratégies de communication se renouvellent, notre législation reste figée dans un monde où la cigarette électronique n’existe pas, ou si peu. Certains opposeront l’interdiction des puffs, ces cigarettes électroniques jetables ; mais ils oublieront de dire que, sitôt la loi passée, l’industrie n’a pas manqué de vendre des recharges. Bref, nous jouons au chat et à la souris. Et à la fin, c’est notre santé qui perd.
Rien de surprenant, donc, que l’encadrement du vapotage soit à la traîne au point d’être incohérent : les jeunes peuvent vapoter là où ils n’ont pas le droit de fumer.
Combien de temps allons-nous refuser de voir que la cigarette électronique est aussi une autre forme de tabagisme ?
Pour nous en protéger, nous devons être plus rapide : interdire la vape partout où c’est déjà le cas pour la cigarette. Ce que la Ligue contre le cancer a fait contre le tabac, elle le fera contre le vapotage. Non pas parce que les deux seraient similaires en tout, mais parce qu’ils portent en eux les mêmes potentiels de normalisation et d’addiction. Les mêmes causes produisant les mêmes effets.
Face à l’inaction nationale, certaines communes ont décidé de ne pas attendre. Lucides sur les enjeux, des villes comme Strasbourg, Mordelles, Loroux-Bottereau, Thouaré-sur-Loire ou Montoir-de-Bretagne ont été les premières, en partenariat avec la Ligue contre le cancer, à délimiter des « espaces sans fumée » pour interdire de fumer et de vapoter dans la rue. Les mêmes causes exigeant les mêmes mesures.
Ces initiatives sont précieuses. D’abord, elles créent un effet d’entraînement : ce qui semblait impensable devient une norme, soutenue par les habitants eux-mêmes. Ensuite, elles rappellent que la protection des populations n’est pas qu’une responsabilité nationale mais peut être portée par une dynamique locale.
Transposer la réglementation contre la cigarette à la cigarette électronique… L’histoire se répètera-t-elle ? Il y a dix ans, voyant que la réglementation anti-tabac ne bougeait pas d’un iota, plus d’un millier de communes avaient décidé – déjà encouragées par la Ligue – d’interdire la cigarette dans d’autres lieux que ceux prévus par la loi. Les espaces sans tabac étaient nés. L’idée, aller plus loin et plus vite, a fini par l’emporter puisque ces lieux ont été généralisés à l’ensemble du territoire en juillet dernier.
Les « espaces sans fumée », où cigarette et cigarettes électroniques seront toutes les deux prohibées, finiront donc par s’imposer à leur tour, d’abord comme une évidence, puis comme une règle.
Il est encore temps de prendre la marche de l’histoire et de préserver nos jeunes d’un tabagisme 2.0.
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