OPINION. « Industrie du Gaming : le Maroc à l’heure d’une révolution culturelle et économique »
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Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
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Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques (*)
L’événement réunira développeurs, startups, investisseurs et acteurs publics autour de conférences, de panels, de master classes, de workshops, de rencontres professionnelles, et démonstrations technologiques destinées à structurer un écosystème encore jeune mais déjà dynamique. Cette édition marquera également une étape importante avec la participation d’Erin Roberts, Chief Development Officer chez Cloud Imperium Games et figure reconnue de l’industrie vidéoludique mondiale, invité d’honneur de l’événement. Erin Roberts, dont le travail illustre l’évolution du jeu vidéo vers de nouveaux horizons : narration interactive, gamification et convergence entre jeux vidéo, cinéma et franchises culturelles. Sa présence témoigne de l’intérêt croissant des acteurs internationaux pour le développement du gaming au Maroc et renforce la dimension globale du Morocco Gaming Expo. L’initiative s’inscrit ainsi dans une stratégie plus large visant à faire de l’industrie du gaming un levier d’innovation, de création d’emplois et de rayonnement culturel pour le Royaume.
Car derrière l’image parfois légère du jeu vidéo se cache l’une des industries les plus puissantes du XXIᵉ siècle. Le gaming est aujourd’hui la première industrie culturelle mondiale, ce qu’on oublie trop souvent. En 2025, le marché global est estimé entre 188 et 260 milliards de dollars selon les sources, avec plus de 3,4 milliards de joueurs dans le monde, selon le cabinet Newzoo, référence mondiale du secteur. Ce qui représente plus de 60 % de la population connectée à internet. Les projections convergent vers un marché mondial dépassant les 400 milliards de dollars à l’horizon 2030. Le secteur pèse désormais davantage que le cinéma et la musique réunis, et continue de croître grâce à la diversification des supports et à l’extension constante de sa base de joueurs.
Cette expansion est largement portée par le mobile gaming, qui représente désormais plus de la moitié du marché mondial. Les consoles et le PC conservent un poids important, tandis que les nouveaux segments comme le cloud gaming ou l’e-sport connaissent les croissances les plus rapides. Cette réalité est encore plus marquée en Afrique, où près de 95 % de la pratique du jeu vidéo passe par le téléphone mobile. Le continent compte déjà environ 349 millions de joueurs et constitue aujourd’hui l’un des marchés les plus dynamiques du secteur, avec une croissance six fois plus rapide que la moyenne mondiale. La question n’est donc plus de savoir si l’Afrique deviendra un acteur majeur du gaming, mais plutôt quels pays seront capables de structurer cet essor.
Le jeu vidéo est devenu un instrument de puissance culturelle. Contrairement au cinéma ou à la musique, le joueur ne se contente pas de consommer un contenu : il participe à une expérience interactive qui l’immerge dans un univers culturel, esthétique et narratif. Les chercheurs parlent de « rhétorique procédurale » pour décrire cette forme d’influence culturelle particulièrement efficace. Plusieurs États ont compris depuis longtemps le potentiel stratégique du gaming. La Corée du Sud en a fait un pilier de son soft power, au même titre que la K-pop. Le Japon a intégré le jeu vidéo au cœur de sa stratégie d’exportation culturelle. La Pologne a vu son image internationale transformée par la franchise The Witcher, devenue un phénomène mondial. Plus récemment, des pays comme l’Arabie saoudite ou les Émirats arabes unis investissent massivement dans ce secteur pour attirer talents, studios et compétitions eSports internationales.
Dans ce contexte de compétition mondiale, la capacité à attirer des figures majeures de l’industrie devient un signal important pour la crédibilité d’un écosystème. La participation d’Erin Roberts, dont le studio développe notamment l’un des projets vidéoludiques les plus ambitieux de ces dernières années, illustre précisément cette dynamique d’ouverture et de reconnaissance internationale que le Morocco Gaming Expo cherche à consolider. Le Morocco Gaming Expo reflète l’ambition du Maroc : ne pas seulement participer à l’industrie du jeu vidéo, mais s’inscrire pleinement dans l’économie créative mondiale, où le gaming dialogue avec le cinéma, les technologies et les grandes licences culturelles.
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Dans ce contexte mondial, le Maroc dispose d’atouts structurels particulièrement favorables. Le pays possède d’abord une démographie jeune, avec près de 45 % de la population âgée de moins de 25 ans. Cette réalité constitue à la fois une base naturelle de joueurs et un réservoir de talents pour les industries numériques. La connectivité numérique est également élevée, avec un taux de pénétration d’internet dépassant 92 % et un nombre de connexions mobiles supérieur à la population totale. Le Royaume bénéficie en outre d’une position géographique stratégique à la croisée de l’Europe, de l’Afrique et du monde arabe, ainsi que d’un avantage linguistique qui lui permet d’accéder simultanément à plusieurs espaces culturels et économiques.
Le Maroc possède également une expérience précieuse dans le développement d’industries créatives capables d’attirer des investissements internationaux. Depuis des décennies, le Centre cinématographique marocain a structuré une véritable industrie du tournage international autour de pôles comme Ouarzazate. Ce modèle montre qu’une politique publique cohérente peut transformer un pays en plateforme régionale pour une industrie culturelle mondiale. L’écosystème marocain de l’industrie du gaming existe déjà, avec plus d’une centaine de startups spécialisées, plusieurs studios actifs, des programmes de formation et des programmes d’incubation soutenus par des partenaires publics et privés. Le projet Rabat Gaming City, inscrit dans les priorités économiques nationales, vise justement à accélérer cette structuration et à attirer des studios internationaux.
Dans cette dynamique, le Maroc a également engagé une coopération stratégique avec la Corée du Sud, l’un des leaders mondiaux de l’industrie du gaming. À la suite d’accords signés en 2024 lors de la première édition du Morocco Gaming Expo entre le Ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication et des acteurs coréens comme ProxyPlanet, un partenariat a été mis en place entre les structures de Tamwilcom et la société coréenne GXC afin d’accompagner les startups marocaines du secteur et leur permettre un accès à une plateforme internationale d’accélération. Ce programme permet aux jeunes studios nationaux de bénéficier de l’expertise technologique coréenne tout en accédant à des mécanismes de financement et d’accompagnement entrepreneurial.
Au-delà de l’innovation technologique, l’enjeu est aussi social. Le Maroc fait face à un défi majeur en matière d’emploi des jeunes, avec un taux de chômage des moins de 25 ans dépassant 38 %. L’industrie du jeu vidéo peut constituer une réponse partielle mais significative à cette problématique. Elle mobilise une grande diversité de compétences – écriture, programmation, graphisme, animation 3D, narration, design sonore, marketing numérique, distribution – et offre des opportunités à une génération profondément familiarisée avec les outils numériques. Elle permet aussi de connecter les talents locaux à une chaîne de valeur mondiale sans nécessiter d’exode physique. Dans ce domaine, les opportunités sont également importantes pour les femmes, notamment dans les métiers créatifs, artistiques et technologiques qui structurent aujourd’hui l’économie numérique.
L’ambition marocaine est désormais claire : devenir l’un des hubs africains du jeu vidéo. Le Morocco Gaming Expo participe précisément à cette stratégie en offrant une vitrine internationale à l’écosystème national et en favorisant les rencontres entre développeurs, investisseurs et institutions. Dans une économie mondiale dominée par les industries numériques et les contenus culturels, les pays capables de produire leurs propres univers créatifs disposeront d’un avantage stratégique décisif. Et le Royaume chérifien possède déjà plusieurs des ingrédients nécessaires : une jeunesse connectée, une richesse culturelle exceptionnelle mêlant héritages amazigh, arabe, africain et méditerranéen, et une volonté politique de structurer un secteur d’avenir. Si cet écosystème parvient à se consolider dans les années à venir, le gaming pourrait devenir l’un des nouveaux moteurs de la transformation économique du Royaume et un outil puissant de son rayonnement international.
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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe géopolitique relations internationales, directeur de l’Institut Géopolitique Européen (IGE), associé au CNAM Paris (Équipe Sécurité Défense), à l’Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse). Consultant médias et chroniqueur.
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