OPINION. « Iran, Ukraine, pétrole : quand la géopolitique dicte sa loi aux marchés »
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Charlotte Wright
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Par Me Charlotte Wright, fondatrice de Wright Avocat (*)
Le contexte géopolitique actuel rappelle avec brutalité une vérité que la finance avait reléguée au second plan : les marchés ne vivent pas hors du monde. Ils en sont même l’un des baromètres les plus sensibles.
Le conflit entre l’Amérique, Israël et l’Iran, la persistance de la guerre en Ukraine, les tensions sur les routes maritimes stratégiques et la remontée des prix de l’énergie ne constituent pas des crises séparées. Elles forment un même système de risque, qui pèse à la fois sur la croissance, l’inflation, les valorisations boursières et, surtout, sur le coût du capital.
Le premier signal est venu, comme souvent, de l’or noir. Depuis plusieurs jours, le Brent évolue au-dessus de 100 dollars, porté par les perturbations d’approvisionnement liées au conflit avec l’Iran et par la vulnérabilité du détroit d’Ormuz, par lequel transitait encore récemment près d’un quart du commerce maritime mondial de pétrole. Le 18 mars, Reuters relevait un Brent à plus de 104 dollars, tandis que l’Agence internationale de l’énergie a annoncé, le 11 mars, la plus importante libération coordonnée de stocks stratégiques de son histoire : 400 millions de barils, preuve que le choc n’est plus perçu comme un simple épisode spéculatif, mais comme une menace systémique pour l’approvisionnement énergétique mondial.
Ce choc énergétique n’est pas seulement une mauvaise nouvelle pour les ménages ou pour l’industrie. C’est un choc financier. Car lorsque le pétrole s’installe durablement à ces niveaux, il redevient une variable centrale de marché : il nourrit les anticipations d’inflation, fragilise les marges des entreprises et renchérit mécaniquement l’ensemble de la chaîne de financement.
Autrement dit, ce que les investisseurs redoutent désormais n’est pas seulement la guerre « classique » mais la guerre de l’inflation.
La guerre en Ukraine avait déjà réintroduit cette logique dès 2022. Un conflit régional pouvait produire des effets sur l’énergie, les matières premières, la logistique et les politiques monétaires. Le conflit iranien superpose aujourd’hui un second foyer de tension à un premier qui n’a jamais disparu. C’est ce cumul qui change la nature du risque : on ne parle plus d’un choc isolé, mais d’une fragmentation durable du cadre macro financier.
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Pour les marchés actions, le mécanisme est désormais bien connu. La hausse des coûts énergétiques comprime les marges, réduit la visibilité sur les résultats, pénalise les secteurs énergivores, le transport, l’industrie ou la consommation discrétionnaire. À l’inverse, l’énergie, la défense, la cybersécurité ou certaines infrastructures critiques bénéficient d’une revalorisation. Mais l’essentiel n’est pas sectoriel. L’essentiel est que la prime de risque géopolitique remonte partout.
Pendant longtemps, les valorisations ont reposé sur un postulat libéral qui combinait mondialisation fluide, énergie relativement abondante, routes commerciales sécurisées, banques centrales prévisibles. Cette époque est désormais fissurée. Le prix d’un actif ne reflète plus seulement des cash-flows futurs ; il incorpore de nouveau le désordre du monde.
C’est d’autant plus vrai pour les marchés de capitaux.
Dans un environnement où un choc pétrolier peut retarder la baisse des taux ou raviver les anticipations inflationnistes, le financement devient plus cher, plus sélectif, plus instable. Les émissions obligataires exigent davantage de prime, les fenêtres de marché se referment plus vite, les investisseurs arbitrent plus brutalement et les opérations d’introduction en bourse ou d’augmentation de capital deviennent beaucoup plus sensibles au moindre incident exogène.
La géopolitique agit ainsi comme un multiplicateur du coût du capital. Pour les émetteurs, cela signifie une exigence nouvelle : non plus seulement afficher de la performance, mais démontrer de la résilience. Résilience des approvisionnements, résilience des marges, résilience du refinancement, résilience de la gouvernance du risque. Le marché ne sanctionne plus uniquement les mauvais résultats ; il décote désormais la vulnérabilité stratégique.
L’époque où la géopolitique n’occupait qu’un paragraphe de fin dans les notes d’analystes est révolue. Le détroit d’Ormuz, les sanctions, les corridors logistiques, les infrastructures énergétiques, les capacités de défense, les dépendances industrielles critiques : tout cela entre désormais dans la formation des cours de bourse. La bourse mondiale et les marchés de capitaux ne traversent pas simplement une phase éphémère. Ils intègrent progressivement une nouvelle réalité où le monde est plus fragmenté, plus conflictuel, plus exposé à des chocs énergétiques récurrents, et donc structurellement plus exigeant pour les valorisations.
Dans ce nouveau cycle, la question n’est plus de savoir si les marchés peuvent encore ignorer la géopolitique. La question est de savoir combien de temps ils pourront continuer à en absorber le coût.
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(*) Charlotte Wright est avocate au Barreau de Paris. Spécialisée en droit des sociétés et droit boursier, elle accompagne ses clients dans leurs opérations stratégiques. Après avoir débuté sa carrière à Paris au sein du cabinet Fieldfisher en droit des sociétés/droit boursier, puis au sein du cabinet White & Case LLP en marchés de capitaux, elle a créé le cabinet Wright Avocat, dont elle est l’associée fondatrice. Charlotte Wright accompagne un large éventail d’acteurs : des sociétés à fort potentiel de croissance aux sociétés cotées en France et à l’international, des prestataires de services d’investissement, fonds d’investissement, états souverains, conseils financiers, ainsi que les dirigeants et/ou organes de gouvernance. Elle est titulaire de deux doubles diplômes en droit international économique et en droit des affaires, obtenus auprès de l’Université d’Essex (Royaume-Uni), l’Université Toulouse Capitole (France) et de Stetson University (Etats-Unis).
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