OPINION. « Golfe et Ukraine : au-delà de la fierté, retour aux priorités »
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Eric Lebédel
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Par Eric Lebédel, Ambassadeur (*)
Comment rester insensible à l’écoute de la Marseillaise autour d’un nouveau sous-marin nucléaire à l’Ile longue ? Comment ne pas reconnaître dans le concept de « dissuasion avancée » une part du génie français, génie souverain mais au bénéfice des Européens? Comment enfin ne pas être touché par ces images impressionnantes d’une flotte presqu’intégralement regroupée autour de son porte-avions nucléaire, se dirigeant vers l’inconnu ? La séquence fut particulièrement réussie. En regard, les lenteurs navales britanniques, débouchant sur des bombardiers américains se servant de bases anglaises censées être rétives, pouvaient sembler incongrues, voir ridicules. L’équivoque est préférable au ridicule, mais elle peut y mener. Pour qualifier nos déplacements navals vers une zone imprécise, une jeune ministre déléguée évoquait ainsi un « signalement stratégique ». Prenons garde à ce que ce « signalement stratégique » ne débouche que sur de la gesticulation, voire des ronds dans l’eau, et que le précédent britannique ne nous atteigne bientôt.
Au-delà de ce sentiment de fierté, la séquence n’est pas sans équivoques. Quels partenaires européens participeront ainsi effectivement à la dissuasion avancée ? La Pologne rejoindra-t-elle réellement une Allemagne apparemment intéressée et dans quelles conditions, après nos propres élections puis sur le long terme? À puissance maximale, notre porte-avions nucléaire a quitté les côtes septentrionales pour arriver en zone méridionale. Mais quelle zone ? La Méditerranée orientale, autour de Chypre, dont une base britannique a été frappée par un seul drone du Hezbollah, et non pas de l’Iran. Occasion pour nous de marquer une solidarité européenne sans faille, mais à 3000 km du détroit d’Ormuz, et « en posture défensive ». Détroit d’Ormuz, dont les Américains n’ont pas l’intention ni la capacité d’assurer la liberté de navigation avec leurs seuls porte-avions. Trop dangereux, quand il apparaît d’ores et déjà que le risque face aux mines et drones est significativement élevé. Qu’en sera-t-il à l’avenir pour notre nouveau porte-avions, s’il voit réellement le jour ? Toute notre flotte est sortie à l’occasion, pour se retrouver majoritairement en Méditerranée et en mer Rouge. Délaissant alors la Baltique, pourtant il y a quelques jours considérée comme prioritaire. Toute notre flotte, rappelons-le, c’est ce que produit tous les trois ans la Marine chinoise. Pourrons-nous nous-mêmes à l’avenir garder ce niveau naval somme toute modeste, tout en préservant nos capacités stratégiques et en comblant nos manques criants en munitions et en drones? Pour clôturer cette séquence glorieuse, la mort tragique près d’Erbil de l’un de nos soldats du 7e BCA et les victimes héroïques d’un nouveau drone pro-iranien nous ramène cruellement à la réalité. La réalité d’une présence militaire française au Moyen Orient disparate, parfois historiquement résiduelle comme en Iraq, ou dépendant d’accords de défense aussi discrets que contraignants (Emirats Arabes Unis, accords de 1995 et de 2009 dont l’article 4 engage la France à « participer à la défense de la sécurité, de la souveraineté, de l’intégrité territoriale et de l’indépendance » des EAU ; accord avec le Qatar de 1994 ; avec le Koweit de 2009 ; présence militaire aussi au Liban, en Iraq et en Jordanie...). Nous nous montrons sans doute Alliés fidèles des Peshmargas kurdes d’Iraq ou des Emiratis. Nous ne sommes pas en guerre, mais risquons pourtant d’être considérés comme belligérants par les Iraniens ou leurs affidés.
Sommes-nous encore au Moyen-Orient dans notre terrain ? Avons-nous sur le long terme les moyens d’en changer quelque peu le cours ? Nous mettre trop en avant en Iran serait risquer d’apparaître soit comme défendant le régime répressif des mollahs, soit comme souhaitant, sans aucun résultat, le renversement du régime ; ce que les Américains eux-mêmes ne semblent pas vouloir. À défaut, nous pouvons nous accrocher au Liban, même si notre diplomatie s’y essouffle depuis une décennie. Par la FINUL, par une aide d’humanitaire souvent palliatif de notre impuissance, par nos appels récurrents et infructueux à des réunions à Paris, nous risquons bien d’apparaître à notre corps défendant comme des soutiens de fait au Hezbollah, à la demande d’autorités libanaises bien incapables de gérer cette organisation. Au Proche-Orient enfin, encore plus qu’ailleurs, les États-Unis et Israël restent les seuls maîtres d’un jeu ou aucun interstice n’est possible pour la France comme pour l’Union européenne, si ce n’est pour des incantions ineffectives. Dans toute la région, nous avons sans doute des intérêts, des liens historiques de plus en plus lointains, des principes et des valeurs ; mais avons-nous des leviers et des moyens réels ? Nous avons des forces. Mais prenons garde aux précédents africains, aux effets délétères d’une approche trop axée sur le militaire et sur la lutte supposée contre le terrorisme. Nous avons dans la région près de 4000 soldats, avec des missions diverses, parfois obsolètes ( FINUL au Liban ; Chammal en Iraq avec 1100 soldats contre 350 seulement en Estonie!), et dispersées sur une zone trop vaste. Ne serait-il pas judicieux de les regrouper dans un Etat plus fiable comme les EAU, voire de préparer leur transfert là où ils seront plus attendus et plus utiles, i.e en Europe ?
La guerre en Iran est censée être révélatrice des faiblesses de la Russie, privée de ses drones iraniens Shaheed et contrainte une nouvelle fois d’abandonner un allié. Attendons cependant, car d’ores et déjà le baril à 100 dollars profite encore plus à la Russie qu’aux États-Unis. En regard, l’Ukraine, avec sa longue pratique des drones, montre qu’elle a bien des cartes en main contrairement à ce que Trump et Vance avançaient. Et ce n’est sans doute pas un hasard si cette séquence politico-militaire française réussie a été clôturée vendredi dernier par la 12e visite du Président Zelensky à Paris, et une réaffirmation de la détermination européenne à soutenir l’Ukraine. Il nous faut en effet en revenir à nos vrais priorités, celles où nous avons des défis directs et immédiats, des moyens d’action, des intérêts réalistes et des leviers, l’Europe. L’Europe, incluant en premier lieu l’Ukraine, mais aussi la Moldavie, la Baltique et Chypre.
À défaut de l’Orient compliqué, cultivons donc notre jardin européen !
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(*) Eric Lebédel, diplomate, spécialiste des questions stratégiques, européennes et transverses, s'exprime ici à titre personnel.
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