OPINION. « Les nouveaux réseaux d’influence ne ressemblent plus aux anciennes propagandes »
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Véronique Chabourine
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Par Véronique Chabourine, analyste stratégique
Le 31 mai 2026, Arnaud Lagardère et Gérald-Brice Viret publiaient dans le Journal du Dimanche une tribune de soutien à Xenia Fedorova, ancienne dirigeante de RT France. Depuis plusieurs mois, sa présence dans les médias du groupe Bolloré suscite de nombreuses critiques. Plusieurs de ses prises de parole reprennent des narratifs également relayés par les sphères pro- Kremlin, ce qui lui vaut de nombreuses critiques de la part d’observateurs et de responsables politiques. La spécificité de ces mécanismes réside moins dans la diffusion d’un mensonge unique que dans la reprise répétée de narratifs produits ou relayés par des appareils d’influence étatiques, la minimisation systématique d’éléments contradictoires et la reformulation des conflits selon des cadrages favorables à certaines puissances. Ces logiques peuvent relever d’une forme contemporaine de propagande, plus diffuse que les propagandes classiques. Hier, il s’agissait principalement de convaincre une population d’adhérer à un récit précis. Aujourd’hui, il s’agit de saturer l’espace informationnel de récits concurrents, d’affaiblir la confiance envers les médias et les institutions, et de rendre plus difficile même l’existence d’une vérité partagée.
Ces campagnes n’ont pas besoin d’être efficaces une par une pour être puissantes. Leur force tient à leur accumulation, à leur répétition et à leur capacité à occuper durablement le flux informationnel. Le programme européen EUvsDisinfo [1] recensait environ 6 500 cas de désinformation pro-Kremlin en 2019 ; il en a désormais documenté 20 000. Dans le même temps, l’Union européenne a cessé de parler uniquement de propagande pour développer le concept de FIMI [2] — Foreign Information Manipulation and Interference. Le changement de vocabulaire est révélateur : il ne s’agit plus seulement de contenus isolés, mais d’architectures complètes de diffusion, d’amplification et de manipulation informationnelle.
La Russie a particulièrement investi cette logique d’ingérence indirecte, avec des méthodes mêlant amplification algorithmique, influenceurs, faux relais médiatiques et opérations coordonnées. En 2025, le service européen pour l’action extérieure (EEAS) a documenté 540 incidents FIMI mobilisant plus de 10 000 canaux numériques. Dans son rapport sur le réseau Storm-1516, VIGINUM [3] décrit des mécanismes mêlant comptes “burner”, vidéos manipulées, faux relais informationnels et blanchiment des contenus via différents intermédiaires médiatiques et numériques. Les travaux [4] du NATO StratCom COE montrent que ces opérations ne relèvent plus seulement de la propagande classique, mais de véritables stratégies hybrides d’influence et de déstabilisation. La France figure désormais parmi les principales cibles européennes des opérations FIMI attribuées à la Russie, aux côtés de l’Ukraine, de la Moldavie ou de l’Allemagne. Les périodes électorales constituent les moments privilégiés de ces campagnes.
Une corrélation mérite d’être observée entre certaines formes de saturation informationnelle, marquées par la répétition de récits d’influence, la fragmentation des repères collectifs et la désorientation cognitive, et la dégradation progressive de certains indicateurs démocratiques. L’indice de démocratie publié par l’EIU [5] est passé sous le seuil de 8 en 2024, entraînant son déclassement de ‘full democracy' à “flawed democracy" dans un contexte marqué par une progression de la polarisation, de la défiance et de la fragmentation. Le V-Dem Institute^6 souligne d’ailleurs que désinformation, polarisation et autocratisation tendent désormais à se renforcer mutuellement dans de nombreuses démocraties. Il serait excessif d’y voir une causalité exclusive. En revanche, les campagnes de manipulation informationnelle exploitent clairement ces fragilités et contribuent à amplifier les tensions politiques existantes.
Ces techniques relèvent pleinement du sharp power. Contrairement au soft power, qui cherche à attirer, le sharp power vise davantage à pénétrer, manipuler ou fragmenter les espaces informationnels des sociétés ouvertes. L’enjeu est que les démocraties continuent souvent de répondre à ces stratégies avec des outils pensés pour une propagande encore largement verticale : suppression de contenus, fermeture de comptes, fact-checking ou modération des plateformes. La réponse ne peut donc plus être uniquement institutionnelle ou technique. Plusieurs pays comme la Finlande, l’Estonie ou Taïwan ont développé des approches dites “whole-of-society”, associant État, plateformes, médias, société civile et éducation aux médias.
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Dès lors que ces prises de parole demeurent dans le cadre légal du pluralisme audiovisuel encadré par l’ARCOM, l’enjeu démocratique ne réside pas nécessairement dans leur interdiction, mais dans la capacité des médias à organiser un contradictoire suffisamment solide, contextualisé et immédiat.
Si certains médias choisissent d’accorder une forte visibilité à des figures controversées, comme Xenia Fedorova, ou à des récits alignés sur certaines stratégies informationnelles étrangères, le pluralisme suppose alors la présence effective de contradicteurs, d’analystes ou de spécialistes capables de contextualiser et de questionner ces récits au sein du même espace médiatique et dans le même temps.
Dans des espaces médiatiques structurés par la répétition et les flux, la neutralité éditoriale ne peut plus consister à simplement juxtaposer des prises de parole. Faute d’un niveau suffisant d’analyse et de contradiction, le risque est que certains médias finissent, même indirectement, par participer à la normalisation de récits d’influence.
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[1]: European External Action Service (EEAS), EUvsDisinfo Database, East StratCom Task Force, 2025.
[2]: European External Action Service (EEAS), 2nd EEAS Report on Foreign Information Manipulation and Interference Threats, Brussels, 2024.
[3]: VIGINUM, Rapport d’investigation sur le dispositif informationnel Storm-1516, République française 2025.
[4]: NATO Strategic Communications Centre of Excellence, Hybrid Threats and Information Disorder, Riga, 2024.
[5]: Economist Intelligence Unit, Democracy Index 2024: Democracy at a Crossroads, London, 2025.
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