OPINION. « Le libéralisme économique a-t-il encore un avenir en France ? »
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Marc Guyot et Radu Vranceanu
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Par Marc Guyot et Radu Vranceanu, Professeurs à l’Essec
À l’échelle mondiale, le libéralisme économique recule partout. Les politiques industrielles –réhabilitées, sous conditions, par la Banque Mondiale – sont de retour. Elles sont portées par les tensions géopolitiques révélées par le découplage économique en cours entre la Chine et les USA et les conflits violents comme la guerre en Ukraine et la guerre en Iran. Ces tensions amènent chaque pays et notamment l’Europe et la France à repenser leur autonomie économique qu’elle soit énergétique, alimentaire ou technologique, pour privilégier une forme d’intérêt national. Ce recul du libéralisme se mesure également à l’explosion des dépenses et de l’endettement publique. Il se voit enfin dans la propension à sur-réguler dans tous les domaines économiques. Dans cette course à l’abime planiste la France n’est pas loin de faire la course en tête.
Le libéralisme repose sur la liberté d’entreprendre, la propriété privée et le respect des contrats. L’Etat est le garant de ces trois piliers en même temps qu’il assure ses fonctions essentielles de santé, d’éducation, de sécurité, intérieure et extérieure et de fourniture de l’ensemble des services publiques. La base philosophique du libéralisme est la liberté individuelle et il voit la propriété privée comme une extension de celle-ci, ainsi que l’a exprimé John Locke. Le rôle fondamental de l’État est de garantir les droits individuels de sorte que la Société soit libre et fonctionne librement. En termes d’organisation et de fonctionnement de l’économie, l’intuition centrale du libéralisme est que les individus, lorsqu’ils sont libres d’agir dans un cadre institutionnel stable, coordonnent leurs actions de manière plus efficace que ne pourrait le faire une autorité centrale. Le libéralisme est une philosophie de l’action qui encourage la réussite économique des individus et donc de la Société dans son ensemble comme l’enseignait Ludwig von Mises.
L’explication de l’efficacité supérieure de l’économie libre trouve son expression la plus aboutie chez Friedrich Hayek. Pour lui le marché concurrentiel constitue avant tout un mécanisme de transmission de l’information. Les prix reflètent une multitude de connaissances dispersées entre les individus et constituent un mécanisme de coordination décentralisé d’une efficacité difficilement reproductible. Toute tentative de planification centralisée se heurte à la limite fondamentale que constitue l’impossibilité de concentrer et de traiter efficacement une information par nature fluide et décentralisée.
En termes d’action publique, que cela soit pour la sécurité routière, la pollution ou le changement climatique, Milton Friedman a insisté sur le rôle des incitations. L’action publique est absolument nécessaire mais doit être évaluée à l’aune de ses résultats et non de ses intentions. Les interventions économiques peuvent produire des effets pervers lorsqu’elles modifient les comportements de manière imprévue ou inefficace même si elles sont guidées par des objectifs légitimes. Ainsi, avant de transférer une activité du marché vers le public, il faut regarder avec le plus grand soin non seulement les bénéfices, mais aussi les coûts, souvent bien cachés derrière une floppée d’intérêts personnels.
Ces principes qui ont profondément structuré les économies occidentales pour assurer leur succès économique face aux systèmes planifiés, sont aujourd’hui contestés et remis en cause. Certes les défis majeurs comme la transition écologique, la souveraineté industrielle à des fins stratégiques et une préoccupation sensée pour l’égalité sociale rendent légitimes l’action de l’État. Mais là-aussi il est vital d’évaluer ces interventions. Jusqu’où améliorent-elles réellement l’efficacité économique et le bien public et à partir de quel point deviennent-elles contre-productives et destructrice de valeur collective ? A quel moment peut-on être surs qu’une action publique donnée n’exclut pas des solutions alternatives, meilleures en tout point ?
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La multiplication des dispositifs de soutien sectoriel, l’augmentation continue de la dépense publique et la complexification réglementaire traduisent une tendance de fond. Aux États-Unis comme en Europe, les politiques économiques s’éloignent d’un cadre strictement libéral pour adopter des formes hybrides, mêlant marché et intervention. La France s’inscrit pleinement dans cette dynamique.
Le cas français présente toutefois des spécificités. L’attachement aux services publics y est particulièrement fort de même qu’une incompréhension des mécanismes de marché et de la dynamique de l’entreprise privée et de la création de valeur. Le dynamisme entrepreneurial français, l’innovation dans de nombreux secteurs et l’intégration dans l’économie mondiale témoignent de la capacité de nos entrepreneurs et d’une partie de la population active à survivre et à se déployer dans un contexte hostile et complexe où le profit est suspect et servirait à enrichir le « grand capital » contre l’humain.
Dans la phase difficile que traverse la France depuis plusieurs années – productivité stagnante, croissance atone, chômage plus élevé qu’ailleurs, déficits incontrôlables - le libéralisme peut apporter une touche de pragmatisme, voire de bon sens économique. Il ne s’agit pas de réduire l’État pour lui-même, mais de recentrer son action sur ses missions essentielles : garantir la sécurité juridique, assurer la qualité des institutions, investir dans les biens publics fondamentaux dont la défense nationale. Une telle réorientation suppose également une évaluation rigoureuse de l’efficacité de la dépense publique le plus souvent absente du débat. En termes de positionnement il est temps pour l’État de progressivement abandonner son rôle paternaliste distributeur de cadeaux aux divers intérêts catégoriels pour un rôle de sauvegarde face aux chocs avérés lorsque cela est justifié tant en termes d’efficacité économique collective que de justice sociale.
Le pragmatisme libéral suppose également de redonner toute sa place à la logique d’incitation, de simplifier l’environnement réglementaire et de favoriser la concurrence là où elle peut produire des gains d’efficacité. Les régulations actuelles – du secteur financier, du marché du travail, des industries de réseau, de l’agriculture – sont excessives et souvent excèdent le cadre européen. Elles ont pour conséquences négatives de favoriser la collusion tacite et le corporatisme.
À l’approche des prochaines échéances électorales, le débat économique risque de se structurer autour de propositions séduisantes à court terme — hausse des prélèvements, multiplication des dispositifs de redistribution, nouvelles dépenses publiques, encadrement accru des prix et des activités, nouvelles interdictions — mais inefficaces autant que non-soutenables à long terme.
Dans ce contexte, rappeler les fondements du libéralisme ne relève pas seulement d’un appel au bon sens. Le libéralisme économique est avant tout une organisation sociale fondée sur la responsabilité individuelle, la liberté d’entreprendre et la qualité des institutions. C’est une logique de l’action. Dans notre monde dangereux où la France et l’Europe doivent se mettre en ordre de bataille pour développer des réponses innovantes aux défis posés par l’IA, la transition énergétique et la défense des libertés, il est plus que temps d’y revenir.
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