OPINION. « L’ONU, de l’illusion d’impuissance au smart power normatif »

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Par Véronique Chabourine, Analyste soft power
Le 23 septembre 2025, Donald Trump a pris la parole devant l’Assemblée générale des Nations-Unies. Il a livré un réquisitoire contre l’institution : il a accusé l’ONU d’inefficacité, a raillé sa bureaucratie, et d’avoir participé à « la plus grande escroquerie de l’histoire », la diplomatie climatique. En s’attaquant ainsi au cœur du système multilatéral, le président américain a cherché à placer l’ONU au centre d’une épreuve de légitimité, substituant à l’exceptionnalisme américain une forme d’auto-exceptionnalisme, où la puissance se confond avec sa propre image. Derrière cette stratégie politique assumée, l’objectif est de fragiliser le multilatéralisme pour mieux exalter la souveraineté nationale et le leadership américain. Plusieurs dirigeants ont aussi pointé les limites perçues de l’Organisation. Mais lorsque cette critique émane du président des États-Unis, première puissance historique du système onusien, elle résonne autrement : elle affaiblit la légitimité de l’ONU et ravive l’idée d’impuissance.
Si l’on évalue l’ONU à travers le prisme du hard power– celui des vétos, des interventions ou des sanctions –, on en perçoit inévitablement des blocages, si sa puissance se limitait à la force coercitive. Mais dans un monde structuré par la circulation des flux économiques, technologiques, informationnels ; la puissance ne réside plus uniquement dans la puissance brute et la coercition, mais dans la capacité de régulation. Comme l’ont montré les politologues Keohane et Nye, les asymétries d’interdépendance sont des sources de puissance. Ce que certains voient comme faiblesse révèle au contraire, le pouvoir d’organiser, d’encadrer les interactions. C’est précisément sur ce terrain que l’ONU conserve sa pertinence stratégique : non uniquement par la contrainte, mais aussi par sa capacité à normer, et à encadrer les interdépendances.
Ce pouvoir s’est illustré récemment à travers plusieurs résolutions marquantes, dont par exemple, l’avis consultatif rendu par la Cour internationale de Justice sur les obligations des États en matière climatique. Cet avis influence désormais les politiques publiques, les juges nationaux et les investisseurs : il inscrit le climat dans le champ du droit contraignant. De même, pour l’Accord sur la haute mer (BBNJ), qui après 60 ratifications, entrera en vigueur le 17 janvier prochain.
Dans un monde où la puissance étatique s’est fragmentée – entre plateformes technologiques, acteurs privés globaux et États fragilisés par les interdépendances –, la norme est devenue l’ossature du pouvoir. L’ONU, en coordonnant les cadres juridiques et techniques (du climat à l’intelligence artificielle), offre une infrastructure de gouvernance sans équivalent. Comme l’illustre P.E. Mendes dans The Power of Norms and Leaders in Constructive Normative Systems, sur le rôle des « entrepreneurs de normes à l’ONU », la légitimité d’un ordre international ne repose plus tant sur la force, mais sur la capacité à produire du sens commun et des obligations partagées. En lançant l’initiative ONU80 et la transformation UN 2.0, António Guterres engage un changement de paradigme fondé sur le « quintette du changement » (donnée, digital, innovation, prospective, sciences comportementales).
Au-delà des avancées climatiques et environnementales, l’ONU étend aujourd’hui son action normative à des champs décisifs de la gouvernance mondiale. L’Engagement de Séville, inscrit dans son texte l’ambition de réformer l’architecture financière internationale et de renforcer la coordination entre les institutions multilatérales (FMI, BM) — même si pour l’heure, ces orientations restent en grande partie volontaires et exploratoires. Cette dynamique s’étend aux nouveaux espaces de régulation, avec la préparation du Global Digital Compact, sur l’intelligence artificielle, la protection des données et la lutte contre la désinformation. Cette approche trouve son prolongement dans le Pacte pour l’avenir, adopté lors du Sommet du futur, qui pourrait incarner une étape décisive pour la refondation du multilatéralisme. En inscrivant pour la première fois dans un cadre global des orientations sur la gouvernance mondiale, le numérique, le développement durable et l’architecture financière, il offre un horizon de renouvellement pour les institutions onusiennes. Toutefois, son potentiel dépendra de la volonté politique des États-membres : pour qu’il dépasse le statut de manifeste, il faudra transformer ses orientations en réformes contraignantes et mécanismes opérationnels.
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En parallèle, plusieurs États ont rappelé l’urgence de réforme du Conseil de sécurité. La France, par exemple, plaide en faveur de nouveaux sièges permanents pour l’Afrique et pour les États du G4. Mais cette ambition est confrontée à une forte résistance, notamment du groupe Uniting for Consensus, qui refuse d’élargir les prérogatives permanentes sans consensus global. Le processus des Inter-Governmental Negotiations reste le cadre, mais toute réforme de la Charte exige ratification par les cinq membres permanents (art.108), ce qui fige de facto le statu quo.
Le pouvoir normatif de l’ONU se déploie selon plusieurs mécanismes complémentaires qui transforment la norme en contrainte légitime et autorité normative accrue (hard power). Le premier réside dans la transformation en droit contraignant : lorsqu’une résolution, un avis consultatif ou un traité est ratifié, il devient juridiquement opposable et s’impose aux États signataires. L’avis rendu par la Cour internationale de justice sur le climat est un exemple emblématique.
De même, le traité BBNJ sur la haute mer, qui entrera en vigueur en janvier, crée des obligations précises en matière de préservation des océans et impose la révision de nombreuses législations nationales. Le second mécanisme relève du pouvoir de diffusion normative. Même sans valeur contraignante, les textes onusiens s’imposent progressivement dans les régulations nationales et supranationales : les Objectifs de développement durable (ODD) inspirent aujourd’hui les politiques publiques, les stratégies d’investissement et les dispositifs fiscaux européens. En s’insérant dans les cadres de gouvernance économique, ces normes deviennent des références incontournables pour les États, les entreprises et les institutions financières. À cela s’ajoute le pouvoir de conditionnalité, qui renforce la portée pratique des normes. Les institutions multilatérales – PNUD, Banque mondiale, FMI – conditionnent pour certains leurs aides à la mise en œuvre de ces engagements ; la conformité a tendance à devenir une condition d’accès aux financements et aux partenariats internationaux.
Enfin, ce système repose sur un pouvoir symbolique et réputationnel ; les résolutions et constats onusiens alimentent un effet réputationnel mesurable, souvent cité dans la littérature comme un levier indirect sur les flux d’investissements directs étrangers et l’orientation des politiques publiques. Dans un monde interconnecté, la perte de réputation équivaut à une perte de puissance, ces mécanismes illustrent la montée d’un hard power diffus.
Par ce réseau d’obligations et d’interdépendances, l’ONU agit comme un centre de gravité normative. Elle incarne ce point d’équilibre entre la norme qui persuade et la règle qui contraint. C’est là que se joue aujourd’hui le véritable sens du smart power.