OPINION. Des Rafale pour l'Ukraine, le nouvel avatar d'une « économie de guerre » en toc
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A Rafale jet fighter on the tarmac before the arrival of Ukrainian President Volodymyr Zelenskiy Monday, Nov. 17, 2025 at the Villacoublay air base near Paris. Christophe Ena/Pool via REUTERS - A Rafale jet fighter on the tarmac before the arrival of...
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OPINION. Des Rafale pour l'Ukraine, nouvel avatar d'une « économie de guerre » en toc
Le Rafale en Ukraine ? Une promesse mirifique... Selon le groupe Mars, il y a très peu de chance que l'avion de combat tricolore atterrisse un jour en Ukraine alors que le président ukrainien Volodymyr Zelensky est reçu par Emmanuel Macron à Paris. Par le groupe Mars, qui vous explique pourquoi.
« Paris ne contribue en aucun cas à la paix, mais alimente au contraire les sentiments militaristes et pro-guerre », a déclaré le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, le 18 novembre dernier, à la suite de l’annonce, la veille, de la signature d’une lettre d’intention prévoyant la vente à Kiev d’une centaine de Rafale lors de la neuvième visite en France du président ukrainien Volodymyr Zelensky. On a envie de lui répondre : « spakoi, Dimitri », du calme ! Y a pas le feu au lac Peipous ! L’Ukraine n’aura jamais les cent Rafale promis. C’était pourtant une excellente idée, mais elle est irréaliste. Voici pourquoi.
Les présidents Macron et Zelensky se comprennent, car ils parlent, à l’instar du camarade Dimitri, le même langage de « la com », la communication. Cette fois, la ficelle était un peu grosse, mais elle a fait son effet… le temps de passer à autre chose la semaine suivante, avec l’annonce du rétablissement du service national, qui connaîtra peut-être le même destin que les « Rafale de Kiev ». De l’art de transformer en consommable les plus belles idées quand elles ne sont que de la « com ».
Le Rafale est un fruit rare
Derrière les planches du village Potemkine, les industriels concernés se sont découverts consternés. Il est vrai qu’ils avaient mieux à faire « en même temps » au Dubaï Airshow et qu’ils avaient déjà été passablement échaudés par le précédent du 13 juillet 2017 quand ils ont appris dans les jardins de Brienne que le SCAF ne se ferait plus avec les méchants Britanniques qui avaient voté un an auparavant pour quitter l’UE, mais avec les gentils Allemands avec qui nous formions un couple formidable que la Terre entière nous enviait.
Si les industriels avaient été sérieusement sollicités en amont d’une annonce qui les intéresse un peu, ils auraient fait part de l’impossibilité concrète de produire cent Rafale lors de la prochaine récolte. Car le Rafale ne pousse pas en semant des haricots magiques.
Le Rafale est en effet un fruit rare (il y a encore dix ans, il en sortait à peine onze par an du verger de Mérignac) et sensible au gel (des crédits), qui pousse sur un arbre qui s’appelle Dassault Aviation, dont la croissance des plants est certes plus rapide que celle de l’olivier, mais plus lente que le bananier. Il a en outre besoin de tout un écosystème de petites plantes et arbustes qui s’épanouissent sous son feuillage mais ont aussi besoin d’un peu de temps (et d’argent) pour se développer. Le fruit a également besoin d’être butiné par l’abeille avionique et le bourdon à radar. Le Rafale ne se gaulle surtout pas et ne se cueille pas sur l’arbre non plus. Quand le fruit est parvenu à maturité, il tombe de lui-même comme une feuille et profite de sa lente chute pour se protéger dans une bogue épaisse de guerre électronique et d’autodéfense cinétique. Parvenu au sol, il est aussitôt capable d’être équipé d’un armement modulaire et de divers optionnels qui poussent également à proximité.
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Plus prosaïquement, les industriels auraient rappelé que huit clients étatiques attendent encore la livraison de près de 240 Rafale, dont une cinquantaine pour les armées françaises. Au rythme actuel de production, une dizaine d’années seraient nécessaires pour satisfaire toutes les livraisons. Le rythme devrait certes s’accélérer à partir de 2027 avec la production d’une trentaine de Rafale par an et peut-être d’une quarantaine ensuite. Mais dans le meilleur des cas, les Rafale ukrainiens ne commenceraient pas à sortir d’usine avant 2032. A moins de changer l’ordre des priorités, donc de renégocier les contrats, donc de payer des dédits.
La LoI, un document non engageant
Il est vrai qu’on ne parle pas d’argent entre amis du monde du spectacle. Donc personne ne sait qui paierait la commande estimée au bas mot à plus de dix milliards d’euros aux conditions économiques de 2025. Dix milliards, tiens ! C’est exactement le montant de ce que l’UE nous coûte chaque année, soit la valeur du solde négatif entre les « prélèvements sur recettes » au profit de l’UE (25 milliards d'euros) et le total des dépenses de l’UE en France (15 milliards d'euros). La logique voudrait, compte tenu de l’urgence de défendre l’Ukraine, que l’UE consente un « chèque de retour » de cette valeur pour financer l’achat des Rafale. Que le camarade Dimitri se rassure, il n’en sera rien.
Si la « letter of intent » (LoI, lettre d’intention) du 17 novembre, document peu engageant, était suivi d’un accord international en bonne et due forme, sa ratification devrait être autorisée par une loi dès lors qu’il contient un engagement financier, si du moins on prend la peine de respecter l’article 53 de la Constitution. Cela signifie que le Parlement devrait donner son approbation à un texte impossible à amender. Dans le contexte politique actuel, cela paraît hasardeux, mais pas impossible : il suffirait, sur le modèle italien, que l’extrême droite s’abstienne pour ne pas donner prise aux accusations d’anti-ukrainisme primaire. Si sa victoire électorale est à ce prix, elle ne lui coûtera pas très cher.
Qui va payer ?
Les commentateurs informés ont évoqué deux autres sources possibles de financement du projet : les intérêts des avoirs russes « gelés » dans les mains d’institutions financières européennes (belges pour l’essentiel) et l’instrument SAFE. Comme l’utilisation des premiers ne fera sans doute jamais l’objet d’un accord (la Belgique étant très réticente, et pas qu’elle), reste le second, qui mérite qu’on s’y arrête un instant.
L’instrument « Agir pour la sécurité de l’Europe par le renforcement de l’industrie européenne de la défense » (dit « instrument SAFE ») a été établi par un règlement (2025/1106) du Conseil de l’UE en date du 27 mai 2025. Par cet acte législatif européen, l’UE est autorisée à emprunter jusqu’à 150 milliards d’euros sur les marchés financiers afin de financer les projets d’investissements capacitaires de certains États membres (19 sur 27) validés par l’UE en fonction de différents critères d’éligibilité. Ces 150 milliards d'euros s’ajoutent aux quelque 650 milliards sur quatre ans que les États membres sont autorisés à investir dans leur défense sans que la dépense afférente ne soit prise en compte dans les « critères de Maastricht ».
Le total constitue le plan « Rearm EU » à 800 milliards promu le 6 mars dernier par la Commission européenne sans que l’UE ne sorte un kopeck de son budget. Rappelons que les traités prohibent l’utilisation du budget de l’UE pour financer toutes « dépenses afférentes à des opérations ayant des implications militaires ou dans le domaine de la défense » (art.41 TUE). Ou comment, pour sa présidente, endosser l’uniforme kaki pour pas un rond !
« Ni vu, ni connu, je t'embrouille »
D’abord réticente à s’endetter encore davantage, la France a finalement cédé aux sirènes de Bruxelles. Le seul intérêt de l’instrument SAFE pour un pays comme la France, qui s’endette à long terme à des taux de plus en plus élevés à mesure que sa stabilité politique est mise en doute par les marchés, consisterait en effet à bénéficier d’un taux d’intérêt préférentiel pour les dépenses éligibles à l’instrument. Autre « avantage » majeur pour un exécutif aux abois : un amortissement sur 35 ans qui commencerait dans … dix ans. Ni vu ni connu, je t’embrouille ! Et dix ans plus tard, tu reçois la facture.
On reste dans le monde du spectacle, cela relève de la prestidigitation : et hop, j’escamote la dette, et hop, elle réapparaît dix ans plus tard. L’argent magique existe, l’UE l’a inventé. Cela ne coûte rien à l’UE, qui se contente de faire de l’intermédiation financière. Et cela ne coûte pas grand-chose non plus aux exécutifs en place. A charge pour les successeurs de régler l’ardoise.
La Commission européenne attendait les plans d’investissement des États membres pour le 30 novembre (6 mois après l’entrée en vigueur du règlement). On a hâte de les découvrir ! Elle a plafonné à 16,2 milliards d'euros le montant total de ce qu’elle pourra emprunter au profit des investissements capacitaires français. La France serait ainsi le 3e « bénéficiaire » de l’instrument, derrière la Pologne (43,7 milliards, on ne prête qu’aux riches) et la Roumanie (16,7), à égalité avec la Hongrie : trois pays hors zone euro. Cherchez l’erreur ! L’Allemagne a (sagement) décliné une offre sans intérêt pour elle.
D’autant que les critères d’éligibilité fixent à 35% la valeur maximale des composants extra-européens dans les produits de défense acquis grâce à l’instrument SAFE. Et surtout, il faut au moins deux acheteurs européens désireux de s’engager dans une coopération capacitaire de long terme. Si l’on veut continuer à acheter américain, mieux vaut ne pas toucher à SAFE. A l’inverse, les industriels allemands pourront profiter à fond des achats de ses clients européens traditionnels.
SAFE ne prévoit pas l'achat d'avions d'armes
Or l’exécutif français a le plus grand mal à trouver des projets éligibles. Non que la DGA manque de programmes à financer (certes non !), mais parce qu’il est compliqué pour un acteur responsable de lâcher la proie pour l’ombre et de s’engager auprès de partenaires étrangers sur quarante à cinquante ans. Surtout quand ils sont fiables comme certains de nos amis européens, pour ne rien dire de l’Ukraine. Donc, une fois qu’on a fait le tour des achats groupés de missiles et de munitions, voire de petits blindés et de pièces d’artillerie, on peine à exprimer un besoin de 16 milliards, même sur plusieurs années.
D’où l’idée géniale des Rafale pour l’Ukraine. Comme, du fait du contexte politique et de la situation financière de notre pays, la promesse présidentielle ne sera pas tenue d’exécuter la LPM « à l’euro près » et de financer les « sur-marches » nécessitées par les besoins non programmés, pourquoi ne pas utiliser l’instrument SAFE ? Nos voisins et alliés préférant le F35 au Rafale, un achat groupé d’avions d’armes est exclu. Mais le règlement du 27 mai prévoit la possibilité d’un achat groupé avec l’Ukraine : faute de grive… Il prévoit aussi un « préfinancement » de 15%. Sur un marché à 10 milliards, cela fait une avance de trésorerie de 1,5 milliards… toujours bon à prendre pour financer le report de charges des exercices précédents, c'est à dire les dépenses engagées non payées faute de crédits.
Il y a juste un petit problème. La liste des « produits de défense » éligibles à l’instrument SAFE ne comprend pas les avions d’armes. On a beau chercher entre les lignes de l’article premier du règlement, rien de rien. Or cette liste est exhaustive. Donc l’achat de Rafale (et de tout autre avion de combat) paraît exclu. Nous aurait-on baladé ? Va-t-on tordre le règlement pour lui arracher une interprétation favorable ? Cela paraît très hypothétique. Mais de toute façon, un financement « SAFE » n’est en aucun cas une subvention européenne. C’est une avance de trésorerie à conditions financières avantageuses (pour un débiteur comme la France dont le crédit se renchérit) et qui commencera à être remboursé dans dix ans. Est-ce moralement et politiquement acceptable ? Au Parlement d’en décider.
D’autant qu’on évite jusqu’à présent de poser les bonnes questions du genre : des Rafale, pour quoi faire ? Car le Rafale sait tout faire : de l’appui au sol avec son canon de 30 (KNDS) et ses bombes guidées (Safran) ; de la défense et de la supériorité aérienne avec ses MICA et ses METEOR (MBDA) ; mais aussi de la frappe en profondeur avec ses missiles de croisière (MBDA). Et cela pose en l’occurrence un vrai problème stratégique dont on voudrait être certain qu’il soit parfaitement compris et assumé. En plus, le Rafale est « désitarisé », c’est-à-dire indépendant des humeurs de l’administration américaine.
Pour toutes ces raisons, d’un point de vue européen, c’est-à-dire américain, le concurrent du Rafale en Ukraine, le Gripen E suédois, présente les avantages de son infériorité manifeste par rapport au Rafale : c’est un avion de supériorité aérienne (relative), capable de faire de l’appui au sol (depuis Isaac Newton, ce n’est pas très compliqué de larguer des bombes) mais certainement incapable de frappes dans la profondeur et surtout, surtout, parfaitement maîtrisé par l’Oncle Sam du fait de l’abondance des composants américains qui l’équipent. Pourquoi, dans ces conditions, l’Ukraine prendrait-elle le risque de froisser ceux qui restent, malgré tout, ses principaux protecteurs ?
La lettre d'intention restera lettre morte
La France serait seule à financer. Donc cela ne se fera pas.
En un mot, la lettre d’intention du 17 novembre restera lettre morte et c’est tant mieux. Il faudra trouver autre chose pour financer les futurs incréments du Rafale qu’il faudra bien développer quand Airbus se retrouvera seul à produire le chasseur de 6e génération (rires).
En attendant, ce genre de « com » sur des sujets éminemment graves et sérieux continue à dévaloriser la parole publique en général et celle de l’institution présidentielle en particulier. Cela ne contribue pas à mobiliser l’opinion publique sur un sujet qu’elle ne comprend pas. On n’emporte pas l’adhésion par des « coups » médiatiques, aussi spectaculaires soient-ils. Le spectacle est un métier, la défense de la Nation, de ses intérêts, de ses valeurs, en est un autre qu’il convient de ne pas confondre. L’urgence, dans l’immédiat, est de donner à ses forces armées les moyens de faire face à toutes les éventualités, y compris dans le cadre de nos alliances. Il faut à ce titre rendre hommage au Président et au Premier ministre pour leur action résolue en ce sens. S’inventer de nouveaux engagements ne fait que brouiller le message et finalement qu’accroître la confusion dans l’opinion publique.