OPINION « C’est l’Occident qui a rendu le pétrole incontrôlable » (Michel Santi)
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REUTERS - Dado Ruvic
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Par Michel Santi, économiste (*)
Le marché pétrolier est entré dans une phase plus instable, où les instruments traditionnels de régulation perdent en efficacité.
Le price cap du G7 sur le pétrole russe était, à sa conception, un dispositif d’ingénierie géoéconomique d’une grande finesse. Il s’agissait de laisser circuler le brut afin d’éviter un choc d’offre mondial, tout en contraignant Moscou à vendre à des conditions dégradées. Une forme de jiu-jitsu financier reposant sur une hypothèse centrale : la Russie resterait dépendante des assurances maritimes, du courtage et des circuits de financement occidentaux.
Tant que cette dépendance tenait, le mécanisme pouvait fonctionner. Mais Moscou n’a pas forcé le verrou. Elle a contourné l’obstacle en changeant de circuit.
En l’espace de deux ans, une partie significative de la flotte pétrolière mondiale a été recomposée. Des pétroliers vieillissants ont été acquis par des entités intermédiaires, souvent domiciliées entre Dubaï, Mumbai et Hong Kong. Pavillons de complaisance, réassurances alternatives, chaînes logistiques fragmentées : une infrastructure parallèle s’est progressivement installée.
Selon des estimations qui varient sensiblement d’une source à l’autre, entre la moitié et les deux tiers des exportations russes de brut transiteraient désormais par ces circuits. La finance a suivi le même mouvement : recours accru aux devises alternatives, accords bilatéraux, mécanismes de compensation hors SWIFT.
Ce réseau, parfois désigné sous le terme de “Dragonbear”, ne relève plus du concept théorique. Il constitue désormais une architecture opérationnelle de contournement.
L’Occident a conçu un système pensé pour un monde structuré autour de points de passage uniques. Or ce monde, fragmenté et multipolaire, n’obéit plus à cette logique.
Washington a tenté de renforcer l’outil en abaissant le plafond à 44 dollars en janvier 2026. Mais dans le même temps, d’autres dynamiques ont réduit son efficacité.
Les tensions géopolitiques au Moyen-Orient ont contribué à faire remonter les cours du Brent vers des niveaux proches de 100 dollars. Dans ce contexte, le 6 mars, le Trésor américain a accordé une dérogation temporaire permettant aux raffineurs indiens d’acheter du brut russe sans contrainte de prix.
Le prix du brut russe a alors ponctuellement atteint des niveaux proches de 100 dollars, en contradiction directe avec le plafond affiché.
Ce type de situation illustre une contrainte structurelle : il devient difficile de mener simultanément plusieurs stratégies coercitives sur des théâtres différents sans en atténuer les effets respectifs. La dérogation n’est pas une anomalie ; elle reflète un ajustement nécessaire face à une superposition de priorités stratégiques.
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Du côté de la demande, un changement plus discret mais tout aussi déterminant est à l’œuvre.
En 2008, lorsque le baril atteint 147 dollars, la hausse des prix de l’énergie pèse fortement sur les budgets des ménages, notamment aux États-Unis. La demande mondiale recule alors de manière sensible : le système réagit.
Dix-huit ans plus tard, les conditions économiques ont profondément évolué. Les revenus médians ont augmenté dans les économies avancées comme dans plusieurs économies émergentes. En Chine, les salaires urbains ont fortement progressé ; en Inde, ils ont connu une hausse significative.
Le résultat est une modification des seuils de sensibilité. Un baril élevé n’a plus le même impact relatif sur les budgets. Le marché pétrolier ne dispose plus d’un seuil de rupture unique, mais d’une pluralité de seuils, tous déplacés vers le haut.
Le mécanisme de correction existe toujours, mais il s’active à des niveaux de prix qui rendent son déclenchement plus rare et plus coûteux en termes macroéconomiques.
C’est l’interaction entre ces dynamiques qui structure la nouvelle réalité du marché.
La capacité de la Russie à maintenir des exportations significatives dépend en partie de la capacité des grands importateurs, en particulier asiatiques, à absorber ces flux. Mais cette relation ne repose pas uniquement sur un mécanisme de prix.
Elle s’appuie également sur des arbitrages industriels, notamment dans le raffinage, sur des écarts de prix structurels entre différentes qualités de brut, et sur des stratégies de diversification énergétique et géopolitique.
La prospérité croissante de certains pays importateurs facilite ces arbitrages. Elle ne les explique pas entièrement, mais elle en constitue une condition favorable. Sans cette base économique, les circuits alternatifs seraient moins viables.
Dans ce contexte, les ajustements publics — subventions, libérations de stocks stratégiques, mécanismes d’amortissement — contribuent à lisser les chocs à court terme, tout en retardant les ajustements de fond.
Un cas particulièrement révélateur est celui des flux raffinés issus du brut russe.
Certains pays importateurs achètent du pétrole brut, le transforment localement, puis exportent des produits raffinés vers les marchés internationaux, y compris européens. Ainsi, une partie des volumes indirectement liés aux exportations russes réintègre les circuits d’approvisionnement européens sous forme de produits transformés.
Dans ce cadre, la logique de sanctions se heurte à une réalité économique plus large : l’interdépendance des chaînes de valeur énergétiques.
L’arithmétique globale reste contraignante. Les grands importateurs asiatiques représentent une part significative de la demande mondiale. Dans un marché aussi concentré, les stratégies nationales individuelles ont des effets limités lorsqu’elles se heurtent à des équilibres globaux.
Au-delà du pétrole, une autre dynamique s’esquisse : celle des circuits monétaires.
L’utilisation accrue du dollar comme instrument de sanction incite certains acteurs à développer des mécanismes alternatifs de règlement. Toutefois, ces alternatives restent limitées par des contraintes structurelles : absence de convertibilité de certaines devises, profondeur de marché insuffisante, et fragmentation des infrastructures financières.
La transition ne sera ni rapide ni homogène. Elle se fera progressivement, par accumulation de pratiques parallèles, plutôt que par substitution brutale. Son rythme dépendra autant des choix politiques que de la capacité des systèmes alternatifs à offrir liquidité et stabilité.
Si les tendances actuelles se prolongent — rigidité de l’offre liée à des décennies de sous-investissement, discipline accrue des producteurs, et demande soutenue par la croissance des revenus —, alors les équilibres historiques du marché pétrolier pourraient être durablement modifiés.
La bande de fluctuation des prix pourrait s’élargir, avec des phases de tension plus marquées et des corrections plus violentes. Dans un système où les amortisseurs traditionnels sont affaiblis, les ajustements se font plus tard, mais plus brutalement.
Les politiques publiques qui cherchent à absorber chaque choc à court terme contribuent à lisser les effets immédiats, tout en renforçant potentiellement les déséquilibres futurs.
Il n’y a qu’une seule sortie structurelle : arracher des kilowattheures au pétrole.
Ce n’est pas seulement une transition énergétique. C’est un déplacement de pouvoir.
Tant que le pétrole reste central, le marché restera exposé aux chocs géopolitiques qu’il ne contrôle pas. S’en détacher, c’est réduire non seulement la volatilité des prix, mais aussi la capacité d’autres acteurs à imposer leurs contraintes.
Chaque véhicule électrique, chaque pompe à chaleur, chaque substitution réduit l’exposition collective au piège.
La diversification énergétique n’est plus un objectif climatique. C’est une stratégie de souveraineté.
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(*) Michel Santi est macro-économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales, écrivain. Il publie aux Editions Favre « Une jeunesse levantine », Préface de Gilles Kepel. Son fil Twitter.
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