OPINION. Il est urgent que la France élargisse l’espace de sa tente nucléaire, sans en partager la responsabilité
latribune.fr
ArianeGroup est maître d'œuvre industriel du M51 de la force de dissuasion océanique française, pour le compte de la Direction générale de l'armement (DGA).
Alors le chef de l’État doit très prochainement prononcer un nouveau discours sur la dissuasion nucléaire française, le groupe Mars s'interroge sur la dimension européenne qu'elle pourrait à l'avenir avoir. Les Européens sont-ils prêts à confier leur défense au parapluie nucléaire français ? Par le groupe de réflexions Mars.
De même que les « Trois Mousquetaires » étaient quatre, les « Quatre Cavaliers de l’apocalypse » étaient cinq ! Mais si le quatuor de bretteurs sortis de l’imagination d’Alexandre Dumas père sont devenus des héros de la culture populaire mondialement célèbres (grâce au cinéma, d’Hollywood à la récente version tournée aux Invalides en passant par le cinéma soviétique), les cinq penseurs de la dissuasion française, qui ont pourtant bien existé, eux, semblent avoir disparu de nos mémoires, même en France, et c’est bien dommage.
Un livre paru l’été dernier (1) sous la plume d’un brillant Saint-cyrien ressuscite cependant le souvenir d’un stratège oublié : André Beaufre. Avec Aron, Buchalet, Gallois et Poirier, il complète l’aréopage de grandes figures intellectuelles qui ont donné à la « bombinette » de de Gaulle ses lettres de noblesse en l’inscrivant dans un corpus intellectuel à la fois solide et original. Car « la bombe » n’est rien sans une doctrine d’emploi (ou de non-emploi). Ou plutôt, l’arme atomique sans doctrine est un explosif comme un autre, juste un peu plus puissant et un peu plus polluant.
Les cinq Cavaliers de l'apocalypse
Ces 4+1 « Cavaliers de l’apocalypse », contemporains les uns des autres, ont vécu les mêmes événements qui ont contribué à structurer leur pensée : les guerres coloniales (du Rif à l’Algérie en passant par l’Indochine et Suez où Beaufre a commandé), la défaite de 1940 et la guerre froide. Que peut-on retenir de leur pensée aujourd’hui, dans un contexte nouveau mais finalement pas si différent ?
Dans son approche globale de la stratégie, le général André Beaufre (1902–1975) considère la dissuasion nucléaire comme un simple outil au service de la diplomatie, aux côtés des stratégies conventionnelles et hybrides, et non comme une finalité absolue. De même, le philosophe Raymond Aron (1905–1983) considère la dissuasion comme un équilibre de la terreur inscrit dans une stratégie globale, dont l’usage reste limité par la maîtrise de la crédibilité et du risque d’escalade.
Le général Pierre-Marie Gallois (1911–2010) est considéré comme le père de la dissuasion nucléaire française dite « du faible au fort », à savoir la capacité à infliger des dommages inacceptables à l’adversaire, même après une première frappe ; cette capacité repose sur l’autonomie nationale et sur la crédibilité de la menace. Le général Lucien Poirier (1918–2013), nuance la pensée de Gallois en introduisant la notion de dissuasion proportionnée, flexible et adaptable, avec une gradation des réponses permettant une dissuasion élargie intégrant les alliés. Enfin, pour le philosophe Albert Buchalet (1920–2002), la dissuasion est d’abord un phénomène psychologique consistant à convaincre l’adversaire que le coût d’une attaque serait trop élevé, ce qui suppose une certaine rationalité des acteurs et une communication stratégique claire et maîtrisée.
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France : un moyen d'éviter la guerre
En bref, « les cinq cavaliers » rejettent l’arme nucléaire comme moyen de victoire, mais la voient comme un moyen d’éviter la guerre, à condition de rester crédible politiquement, stratégiquement autonome et flexible opérationnellement (afin de retarder le franchissement du seuil nucléaire). Tels sont les traits principaux de la doctrine française qu’ils ont puissamment contribué à mettre en place. Et qui restent d’actualité.
D’un autre côté subsiste un autre « club des cinq », non pas celui de la bibliothèque verte de notre enfance, mais plutôt des bibliothèques de ciblage des plans nucléaires de l’OTAN. Il s’agit des pays européens abritant la bombe nucléaire « otanienne » B61 sur leur sol, à savoir l’Allemagne, l’Italie, les Pays-Bas et la Belgique, tous dotés du célèbre chasseur-bombardier furtif F-35, ainsi que la Turquie, allié auquel le Congrès américain a refusé de vendre le F-35 pour diverses raisons, notamment la mise en œuvre du système anti-missile S400 russe, incompatible avec la suite de guerre électronique du best-seller de Lockheed Martin. Le Royaume-Uni, également doté de F-35, devrait prochainement rejoindre le club.
OTAN : un moyen aussi pour faire la guerre
Cette bombe atomique à gravitation (comme leurs ancêtres LittleBoy et Fat Man d’août 1945), dont la version « -12 » est dorénavant dotée d’un kit de guidage (comme l’A2SM/Hammer de Safran), est une arme nucléaire tactique. Et à vrai dire la seule aujourd’hui en dotation dans l’arsenal « otanien » (2). Une arme tactique est une arme d’emploi sur le champ de bataille. Cela signifie que les plans nucléaires de l’OTAN ne s’interdisent en aucune façon un bombardement nucléaire de théâtre, y compris d’initiative, ou « en première intention » pourrait-on traduire en langage footballistique l’expression « first use ».
Les membres du NPG (groupe des plans nucléaires de l’OTAN, qui rassemble tous les États membres sauf la France) tiennent à cette doctrine comme à la prunelle de leurs yeux, à commencer par l’Allemagne qui a justifié son acquisition de F-35 (tardive, post-Merkel) par l’obligation de trouver un successeur au Tornado retiré du service pour continuer à pouvoir atomiser le champ de bataille sous couvert de l’OTAN. Il est probable que si toute la transparence était faite sur cette doctrine, l’opinion publique des pays en cause porterait un tout autre regard sur leur engagement dans l’OTAN. Les plans eux-mêmes sont classifiés, mais la doctrine est connue. Dommage qu’elle ne le soit pas davantage.
Fort heureusement pour les amoureux de la vie et de la nature que nous sommes tous, les six du « club des cinq atomique » (avec le Royaume-Uni) dépendent entièrement de l’oncle Sam pour utiliser ces bombes gravitationnelles. Les bombardiers sont à eux car ils ont payé (cher) leur suzerain états-unien pour les acquérir, mais pas les bombes. C’est ce que l’on appelle la double-clé : l’arsenal nucléaire tactique otanien est contrôlé de A (R&D) à Z (ordre de tir) par les Américains. La démocratie unanimiste du Conseil de l’Atlantique Nord et même du NPG, ça va bien 5 minutes, mais quand Ivan ou Vladimir menace, il faut un nombre impair de décideurs, et « 3, c’est déjà trop », aurait dit Clemenceau. En un mot, seuls les Américains (SACEUR) ont, à la fin des fins, le dernier mot sur leur emploi.
Cette seule évidence (manifestement incomprise par nos excellents politiques européens) suffit à donner raison au non moins excellent secrétaire général de l’Organisation, qui dit en substance qu’il n’y a pas de défense de l’Europe sans les Américains. En tout cas aujourd’hui. Et pour « un certain temps » comme le disait Fernand Raynaud du refroidissement du canon de la mitrailleuse. Ajoutons à cela le constat que les capacités conventionnelles sont également américaines, à commencer par les « enablers », et l’on ne peut qu’approuver Mark Rutte. Contester le constat est grotesque, du moins à court-moyen terme, cela relève du déni de réalité.
Europe : développer une arme nucléaire ?
Or la nouvelle stratégie de défense nationale (NDS) que l’administration Trump vient de publier, à la suite de la stratégie nationale de sécurité (NSS) publiée en décembre (3), et qui tiendra lieu de Livre blanc pour les trois années à venir, laisse les Européens dans une troublante incertitude quant aux intentions américaines relatives à la B61. Et l’on sait à ce stade, contrairement à l’habitude, qu’il n’y aura pas de Nuclear Posture Review (NPR) pour préciser ces intentions. La dissuasion nucléaire américaine élargie existe-t-elle encore ? Ce n’est pas clair, la NDS n’en dit rien. On ne peut faire engagement plus léger…
Insoutenable légèreté, à vrai dire, qui mine la crédibilité de la dissuasion nucléaire otanienne sans porter ombrage à la dissuasion nucléaire américaine, qui ne repose pas sur les mêmes outils stratégiques. En réalité, cela suffit à décrédibiliser entièrement l’OTAN dès lors que ses plans de défense prévoient l’usage d’une arme atomique tactique pour rétablir une situation militaire précaire sur le champ de bataille. Autrement dit, c’est une invitation du genre de celle citée par Voltaire à propos de la bataille de Fontenoy : « Messieurs les Russes, tirez les premiers ! », ajoutant que l’oncle Sam n’ira jamais mettre en péril « Continental US » pour secourir Poznan. Trump a compris la leçon de Voltaire : non seulement il ne se battra pas pour le roi de Prusse, mais il n’exposera plus son territoire aux représailles russes.
C’est ainsi que l’idée de développer l’arme nucléaire et de la partager est en train d’émerger dans le débat public en Europe. Que cela soit sérieux ou non, au Danemark (4), en Suède (5), en Pologne (6) et même en Allemagne (7), ce n’est plus un tabou. Certes, la culture nucléaire étant quasi-nulle en Europe, les déclarations des uns et des autres peuvent paraître dangereusement ridicules (8). Il n’empêche : comme la nature a horreur du vide et que la dissuasion conventionnelle de l’OTAN sans les Américains est illusoire, l’idée d’une « bombe européenne » commence à émerger.
Cela serait une interprétation exagérée du traité de non-prolifération nucléaire (9), qui reste l’un des derniers piliers de l’état de droit encore debout. Mais la violation du droit n’effraie plus grand monde, c’est presque devenu « tendance ». A commencer par la Grande Vestale de l’État de Droit, la présidente de la Commission européenne, qui prétend s’arroger des compétences que les États membres ne lui ont pas transférées. Le risque d’une prolifération européenne n’est donc pas nul. Mais, si certains États franchissent le Rubicon, cela ne se fera pas, comme la Rome de César, en un jour.
Dissuasion française, une dimension européenne
En attendant, que reste-t-il aux Européens pour se défendre dans l’hypothèse (probable) d’une interdiction faite aux Européens d’utiliser la bombe otanienne (B61-12) (10), voire les avions F-35 (11) ? Lors d’un discours prononcé à l’École militaire le 7 février 2020, le président de la République française avança que les « intérêts vitaux de la France avaient désormais une dimension européenne », avant de se dire ouvert à un « dialogue stratégique avec nos partenaires européens […] sur le rôle de la dissuasion nucléaire française » dans la sécurité du Vieux Continent. « Nos forces nucléaires jouent un rôle dissuasif propre, notamment en Europe. Elles renforcent la sécurité de l’Europe par leur existence même et à cet égard ont une dimension authentiquement européenne ». Et d’ajouter : « Les partenaires européens qui [le] souhaitent pourront être associés aux exercices » des forces stratégiques françaises (12).
À l’époque, cette proposition de dialogue stratégique tomba à plat car beaucoup de pays européens estimaient que leur protection était garantie par l’OTAN, et donc par le parapluie nucléaire américain. Telle fut la position avancée par l’Allemagne qui, par ailleurs, reprochait à la France de ne pas vouloir placer sa force de frappe sous commandement européen (13). Quoi qu’il en soit, la donne a depuis changé, avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie et les doutes sur la solidité du lien transatlantique. L’an passé, le locataire de l’Élysée est revenu à la charge, en se disant prêt à discuter d’un éventuel déploiement d’armes nucléaires françaises dans certains pays européens. La Pologne, par la voix de son Premier ministre, Donald Tusk, se dit prêt à engager une telle discussion.
Cela implique cependant que la défense de l’Europe ne passe plus par l’OTAN, puisque ses plans nucléaires seraient inopérants (14). Les Européens sont-ils prêts à confier leur défense au parapluie nucléaire français ? C’est-à-dire à abandonner les plans nucléaires de l’OTAN pour la doctrine française ? Or doctrine proscrit absolument l’emploi de la bombe atomique sur le champ de bataille. S’il y a gradation dans l’escalade, conformément à la pensée de Lucien Poirier, c’est dans une frappe atomique symbolique « préstratégique » (15) signifiant qu’une frappe stratégique dévastatrice, conforme à la pensée de Gallois, est prête à être exécutée si la dissuasion n’est pas rétablie. C’est cela que les Européens ont besoin d’entendre. Sinon la critique du constat, logique et objectif, de Mark Rutte restera inaudible.
M51 capable de frappes à visée préstratégique
La doctrine française est pourtant bien plus facile à admettre par les opinions publiques que la doctrine otanienne, qui n’hésitera pas à « atomiser » des portions de territoire européen dans sa gestion de l’escalade nucléaire avec un adversaire dont la doctrine a toujours prévu un seuil nucléaire abaissé, c’est-à-dire un emploi tactique précoce, théoriquement toutefois dans un strict cadre défensif.
C’est ici qu’il convient de convoquer Aron et Buchalet par une communication dénuée d’ambiguïté sur les intentions du chef des armées françaises, détenteur à ce titre du « sceptre nucléaire » : la dissuasion pouvant échouer, il faut la rétablir au plus vite par une frappe préstratégique, dès lors que les intérêts vitaux de la France, étendus aux frontières de ses alliés, sont menacés. Cette communication est crédible dès lors que la capacité de « seconde frappe » est assurée.
C’est à cette condition seulement que la défense des Européens deviendra autonome vis-à-vis des capacités américaines (16). La doctrine française est radicalement opposée aux doctrines otanienne, américaine et russe, qui prévoient une escalade tactique décorrélée de l’emploi des capacités stratégiques. En France, l’ultime avertissement est totalement corrélé au stratégique. Cela implique la polyvalence des composantes (17), c’est-à-dire le principe de non-affectation d’une arme à un effet. On croit généralement que l’ASMPA tiré des Rafale N ou M est une arme d’ultime avertissement et que le M51 tiré des SNLE est une arme stratégique : c’est vrai mais ce n’est pas exclusif.
Cela signifie que la doctrine française n’exclut pas qu’un missile de croisière aérobie ASMPA puisse cibler un objectif stratégique : porteur d’une charge militaire de vingt fois Hiroshima, il en est techniquement capable. De la même façon, les progrès de la miniaturisation des charges portées par le missile balistique M51 le rendent désormais apte à délivrer une frappe de faible puissance à visée préstratégique. Naturellement, la communication démonstrative facilitée par la visibilité des préparatifs d’un raid aérien est impossible avec un SNLE.
Mais si la frappe aérobie est rendue inopérante pour une raison ou pour une autre (indisponibilité du porte-avions, signalement stratégique inefficace…), la composante océanique pourra être convoquée pour rétablir la dissuasion en délivrant une frappe balistique d’ultime avertissement dont les effets préstratégiques (absence de dégâts majeurs et d’impact tactique) seront parfaitement clairs et compréhensibles par son destinataire, surtout accompagnés d’une communication diplomatique adaptée à la situation.
Cette nouveauté technique, effective avec le déploiement (18) du missile M51-3, n’est en rien une nouveauté doctrinale puisqu’elle était préparée depuis trente ans (date de la fin des essais nucléaires français) et explicitée depuis une vingtaine d’années (19), les principes de polyvalence et de non-affectation étant annoncés dès le discours du président Jacques Chirac à l’IHEDN le 8 juin 2001. Encore convient-il désormais de l’expliquer à tout un chacun : alliés, compétiteurs et adversaires potentiels.
La crédibilité sous tous ses aspects
Que disent nos « cavaliers de l’apocalypse » du « partage nucléaire » ? Leur message principal, on l’a bien compris, est la crédibilité, sous tous ses aspects : technique, opérationnelle et surtout, surtout, politique. Donc il ne saurait être question de confier à un quelconque « comité Théodule » la responsabilité de déclencher une frappe nucléaire. On sait en Europe depuis Charlemagne (dont la mort opportune de son frère Carloman a heureusement mis fin à la désastreuse coutume franque du partage territorial) que le sceptre ne se partage pas, et le « sceptre nucléaire » ne fait pas exception.
La responsabilité partagée n'est pas une véritable responsabilité. Elle manquerait de crédibilité, car tous les pays impliqués devraient être prêts à déclencher une frappe nucléaire en cas de besoin. Face à la crédibilité douteuse de la protection américaine, les pays de l'OTAN avaient tenté (en vain) de créer la « Force multilatérale » au début des années 1960. Une flotte de navires de guerre et de sous-marins devait être équipée de missiles Polaris à ogives nucléaires et commandée par différents pays membres. Ces pays devaient exercer un commandement conjoint, mais aucun accord n'a jamais été trouvé sur les modalités pratiques de ce commandement (sans parler d'une stratégie commune).
Le partage nucléaire ne serait crédible qu’à condition d’une fusion des États au sein d'une fédération : un seul chef d'État, un seul gouvernement, un seul ministère des Affaires étrangères et un seul ministère de la Défense. Telle est sans doute la seule ambition des partisans du « partage nucléaire ». Cela peut être un objectif idéologique, mais en termes opérationnels, c’est nul.
Une dissuasion élargie
Pour autant, Lucien Poirier avait bien anticipé la possibilité d’une extension aux alliés de la dissuasion française. Mais il s’agissait bien, à l’instar du modèle américain qui l’avait inspiré, d’un périmètre des intérêts vitaux élargi, et non de la décision de frapper. Et, sur le même modèle, il paraît souhaitable de lancer une réflexion sur la participation des alliés à la mise en œuvre par le président français d’une dissuasion élargie.
Cela passe par l’épaulement stratégique d’un corps de bataille suffisamment puissant pour rehausser le seuil nucléaire, comme dans les plans de l’OTAN. Les enjeux de chaque pays sont différents et nous devons disposer de forces conventionnelles adaptées pour faire face aux opérations de contournement multi-domaines de la dissuasion nucléaire. Si nous avons des capacités stratégiques capables de signalement et de représailles, les Européens doivent aussi réfléchir à des capacités conventionnelles confortant une dissuasion par déni.
Ces capacités de dissuasion par déni pourraient être réparties avec des pays chefs de file, par exemple : les pays Baltes pour les capacités cyber, la Pologne pour les capacités conventionnelles terrestres et la première ligne en défense anti-missiles Patriot et SM-3 (quid de l’avenir du fonctionnement du système Aegis Ashore à Redzikowo ainsi que de celui de Deveselu en Roumanie ?), l’Allemagne pour ses capacités anti-missiles Arrow 3 (israélo-américain) et ses capacités spatiales…Une question fondamentale se pose pour ce type de dissuasion : quelle autonomie d’emploi préserverons-nous en cas de retrait (partiel ou non) des Américains en Europe ?
On peut encore prévoir une participation de moyens alliés à la mise en œuvre des armes nucléaires françaises : appui à la dilution des SNLE, soutien (protection air-air et électromagnétique, reconnaissance, ravitaillement) à un raid nucléaire (poker élargi) … Soyons fous : est-il imaginable que les armées alliées soient un jour dotées d’une arme nucléaire préstratégique prépositionnée sur leur territoire ? Nous répondons oui, à condition que l’avion soit un Rafale et que le missile soit verrouillé à « double clés ».
Quid du Royaume-Uni
Qu’en est-il des capacités du Royaume-Uni ? D’une part, les matériels utilisés par la composante sous-marine (Continuous At Sea Deterrence) sont principalement de technologie américaine (propulsion, navigation, compartiment missile, corps de rentrée) et surtout les missiles TRIDENT II D-5 (en partage) sont chargés dans les SNLE à la base navale de Kings Bay (état de Géorgie, USA), lieu de stockage de ces missiles (20).
D’autre part, dans le cadre de la revue de sécurité et de défense britannique, à l’horizon 2030 la Royal Air Force devrait retrouver ses capacités nucléaires abandonnées depuis presque trente ans. Elle sera dotée de l’avion de combat F35-A sur la base RAF de Marham ; les bombes non-stratégiques B61-12 seront stockées dans des abris US sur la base de Lakenheath. Il faut aussi rappeler que les sites de programmation des missions et de la maintenance centralisée de cet avion sont localisés aux États-Unis.
Le Royaume-Uni rejoint ainsi la mission nucléaire aérienne à double capacité de l'OTAN, au moment même où sa crédibilité est mise à mal, l’autorisation du président des États-Unis (POTUS) étant tout sauf acquise. « Good game ! » comme disent les rugbymen de la Rose après un match perdu par l’équipe adverse…
Conclusion
Dans un monde où le symptôme d’hubris et la praxis sont de plus en plus associés, le risque d’un emploi précoce d’armes nucléaires existe. Nous avons besoin, en cas de crise et dans un processus d’escalade, d’animaux à sang froid qui maitrisent totalement la grammaire nucléaire. Au stade actuel de confusion où la politique de POTUS 47 nous conduit, une clarification de la cohérence des doctrines nucléaires entre pays européens semble indispensable. Un retour à la pensée des grands auteurs paraît de bon aloi. A moins que surgisse une relève intellectuelle qui fait aujourd’hui défaut pour penser la nouvelle ère nucléaire dans laquelle nous entrons et dans laquelle la France occupe une position éminente grâce à l’héritage mitterrando-gaullien.
(1) : Général Hervé Pierre, Le général Beaufre, père de la stratégie française, Perrin, 2025. Théoricien de la dissuasion, mais aussi pionnier de l’action indirecte chère à Liddle-Hart avec qui il a beaucoup échangé, Beaufre pense la guerre comme un rapport de forces global, en temps de paix comme en temps de crise.
(2) : Les premières armes atomiques américaines sont arrivées en Europe en 1954. La France avec ses avions de chasse F-100 a participé aux forces nucléaires tactiques de l’OTAN. S’opposant à la diffusion du principe de la « riposte graduée » au sein de l’OTAN, le général de Gaulle tranche finalement en faveur de l’indépendance nationale et de la sortie du commandement intégré de l’OTAN en 1966, deux ans après la mise en place de la première composante nucléaire purement française (sur Mirage IV).
(4) : Selon l'ancien ministre des Affaires étrangères danois social-démocrate Jeppe Kofod, un dispositif de dissuasion nucléaire nordique est une nécessité impérative. 16 juin 2025 https://www.diis.dk/publikationer/forhenvaerende-udenrigsministers-bombe
(5) : Désormais membre de l’Otan, la Suède, d’après Ulf Kristersson, son Premier ministre, aurait entamé des discussions préliminaires avec la France et le Royaume-Uni sur une possible coopération dans le domaine de la dissuasion nucléaire. Pour rappel, la Suède a envisagé très tôt de développer son propre arsenal nucléaire dans le cadre de sa politique de neutralité dite de « liberté d’action ». Deux essais nucléaires ont été menés dans les zones sauvages de Laponie, dont les cratères sont encore visibles. Mais cette ambition se heurta à plusieurs obstacles : le manque de plutonium, les pressions américaines et l’hostilité de l’opinion publique, incarnée par Östen Undén, chef de la diplomatie suédoise entre 1945 et 1962 et membre de l’aile gauche du Parti social-démocrate. Finalement, Stockholm abandonna son programme avant de signer le TNP en 1968.
(6) : Le 16 septembre dernier, lors d'un entretien avec la chaîne de télévision française LCI, le président Karol Nawrocki a déclaré que son pays, qui ne participe pas au NPG, souhaite participer aux accords de partage nucléaire de l'OTAN. Dix jour après, Le président polonais Karol Nawrocki a confirmé au quotidien Fak : « posséder des armes nucléaires et adhérer au programme de partage nucléaire serait une bonne mesure pour assurer la sécurité des Polonais ».
(7) : Fin janvier 2026, dans une interview accordée à « Der Spiegel », le vice-chancelier et ministre des Finances Lars Klingbeil (SPD) plaide pour l'acceptation de la proposition française d'ouvrir des discussions sur un parapluie nucléaire européen renforcé. Dans le journal Handelsblatt, la vice-présidente du groupe parlementaire SPD, Siemtje Möller, a évoqué le fait d’y associer les Britanniques.
(8) : En contradiction avec certains principes retenus à l’issue de la guerre froide, la réalisation d’une infrastructure accueillant des bombes B61-12 et la possibilité d’armer les avions à capacité duale F35-A dont est doté la Pologne pourraient être comprises par les Russes comme une agression directe.
(9) : L’article X du TNP stipule : « Chaque Partie, dans l’exercice de sa souveraineté nationale, aura le droit de se retirer du Traité si elle décide que des événements extraordinaires, en rapport avec l’objet du présent Traité, ont compromis les intérêts suprêmes de son pays… »
(10) : Le B61 est de conception « à rendement variable » avec un rendement allant de 0,3, 1,5, 10, 50 (-12) à 340 (-7,-1,-13) kilotonnes selon ses différentes versions. Elle permet des techniques spécifiques pour réduire les dommages collatéraux nucléaires (utilisation d'armes à faible rendement, amélioration de la précision, emploi de plusieurs armes plus petites, ajustement de la hauteur du point d'explosion et décalage du point d’explosion). Cette arme est entièrement sous CONTRÔLE POLITIQUE ET GARDIENNAGE US.
(12) : Cf. OPINION. Élargis l'espace de ta tente atomique !
(13) : « On ne peut pas seulement européaniser ce qui est cher aux Allemands [comme la mise en place d’un budget de la zone euro] : il faut aussi européaniser ce qui est cher aux Français et c’est le cas de la force de frappe française », avait résumé Johann Wadephul, un proche de la chancelière Angela Merkel, devenu depuis ministre des Affaires étrangères.
(14) : Cf. OPINION. L'avenir de l'architecture de sécurité européenne s’écrit aujourd’hui (demain il sera trop tard)
(15) : Dépourvue de visée tactique, donc ne visant pas une cible militaire à haute valeur ajoutée, mais au contraire de préférence un endroit désert éloigné du front et des concentrations humaines.
(17) : Cf. Le missile M51.3 entre en service : la dissuasion nucléaire française franchit un cap (Theatrum Belli)
(18) : Cf. la déclaration au Sénat du général Henri Bentégeat, CEMA : « Sur la complémentarité de nos deux composantes, dans mon esprit et, de manière très concrète et pratique, dans toutes nos planifications, elles participent l'une et l'autre aux mêmes missionsdans lesquelles elles sont complémentaires. Il n'y a pas d'affectation de la composante aérienne à l'ultime avertissement. … Pour nous, les deux composantes seraient simultanément engagées dans la dissuasion quel qu'en soit le scénario ». Rapport d'information n° 36 (2006-2007) du Sénat ( https://www.senat.fr/rap/r06-036/r06-0363.html )
(19) : Du fait de ces dépendances, le Premier ministre britannique Keir Starmer a déclaré lors d’une conférence de presse le mois dernier : « Notre dissuasion nucléaire est notre arme principale… et cela exige que nous ayons de bonnes relations avec les États-Unis. »
(20) : L’automaticité d’une riposte nucléaire américaine au bénéfice de l’Europe fut d’ailleurs classée par Henry Kissinger « au niveau des fables rassurantes mais d’une douteuse crédibilité ». [Général Close (er) « La langue d’Esope » ; La libre Belgique. 02/05/1995] Cf. André Dumoulin, La composante aéroportée de l’OTAN, revue Vortex, juillet 2024
* Le groupe Mars, constitué d'une trentaine de personnalités françaises issues d'horizons différents, des secteurs public et privé et du monde universitaire, se mobilise pour produire des analyses relatives aux enjeux concernant les intérêts stratégiques relatifs à l'industrie de défense et de sécurité et les choix technologiques et industriels qui sont à la base de la souveraineté de la France.