OPINION. « 70 jours de coupure d’internet : le régime iranien ne se sent toujours pas en sécurité »

Hamid Enayat
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Par Hamid Enayat, politologue spécialiste de l’Iran
À première vue, la coupure prolongée d’internet en Iran peut apparaître comme une simple mesure sécuritaire destinée à contenir les protestations. Pourtant, le maintien de cette situation pendant plus de soixante-dix jours révèle une réalité bien plus profonde qu’un simple contrôle des rues ou qu’une tentative d’empêcher la diffusion à l’étranger d’informations sur la répression et les massacres.
Ce que le régime iranien cherche à neutraliser, ce n’est pas seulement la circulation de l’information, mais la possibilité même d’un lien social et politique entre les contestataires.
En Iran, la coupure d’internet ne peut être réduite à la limitation d’un outil de communication. Dans les sociétés contemporaines, internet fait désormais partie de l’infrastructure de l’action collective : c’est l’espace où des protestations locales se connectent entre elles, où se construit une mémoire commune, où circulent les images de la répression et où les réseaux de résistance peuvent se coordonner. Les régimes autoritaires voient ainsi internet non comme une technologie neutre, mais comme un véritable terrain d’affrontement politique.
Le sociologue Manuel Castells explique, dans sa théorie de la « société en réseaux », que le pouvoir repose aujourd’hui de plus en plus sur le contrôle des flux d’information et de communication. Dans un tel contexte, les mouvements sociaux ne dépendent plus nécessairement d’organisations classiques et hiérarchisées. Étudiants, travailleurs, familles de prisonniers politiques ou unités de résistance peuvent, grâce aux réseaux de communication, devenir les différentes composantes d’une force collective capable de structurer et d’élargir la contestation.
C’est précisément ce que redoute le pouvoir iranien.
Le régime sait qu’une protestation devient réellement dangereuse lorsqu’elle cesse d’être dispersée pour se transformer en réseau connecté. Internet permet qu’une mobilisation locale se transforme rapidement en conscience nationale ; que les images de la répression circulent en quelques minutes dans tout le pays ; et que les manifestants comprennent qu’ils ne sont pas isolés.
Dans ce contexte, la coupure d’internet ne vise pas seulement à empêcher la diffusion d’informations. Elle cherche aussi à briser les liens qui unissent les différents foyers de contestation.
L’objectif est d’empêcher les groupes protestataires et les unités de résistance de rester connectés entre eux : échanger des informations, maintenir le moral, coordonner leurs actions et se percevoir comme les composantes d’un mouvement plus vaste. Lorsque ces connexions subsistent, elles créent une dynamique collective que le pouvoir peine davantage à contrôler.
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Si une ville ignore totalement ce qui se déroule dans une autre, chaque mobilisation reste un événement local et isolé. Internet permet au contraire une circulation rapide des informations, montre que la contestation dépasse largement un espace local et favorise une forme de coordination — même en l’absence d’une direction centrale. C’est précisément cette capacité de connexion que le régime tente de désarticuler.
Selon plusieurs rapports et textes issus des cercles sécuritaires iraniens, les autorités craignent particulièrement les liens entre les unités de résistance et les réseaux de coordination du mouvement protestataire. Même sans l’admettre publiquement, l’ampleur et la durée de la coupure révèlent une peur structurelle d’une « société connectée ».
À l’ère de la société en réseaux, les régimes autoritaires ne cherchent plus seulement à emprisonner les opposants ; ils cherchent aussi à fragmenter les liens qui permettent à une contestation collective d’exister.
Pour le pouvoir iranien, internet n’est donc pas une simple technologie. C’est l’espace où se construisent la confiance et la solidarité entre les forces contestataires. Chaque message, chaque image, chaque vidéo peut renforcer le sentiment que la résistance continue ailleurs. C’est pourquoi les coupures d’internet deviennent souvent le prélude à une répression de grande ampleur.
Les manifestations de novembre 2019 ont déjà illustré cette logique. Avant même le déclenchement de la répression sanglante, le régime avait isolé numériquement le pays du reste du monde — mais aussi de lui-même. Une société qui ne peut plus voir, entendre ni communiquer devient plus facile à réprimer. La coupure des communications ne constitue donc pas une mesure secondaire ; elle fait partie intégrante de l’architecture de la répression.
Mais la prolongation de cette situation pendant plus de soixante-dix jours révèle également une autre réalité : le régime ne se sent toujours pas en sécurité.
S’il était convaincu que le mouvement protestataire est définitivement neutralisé et que les unités de résistance ont cessé de représenter une menace, il n’aurait pas besoin de maintenir un tel niveau de blocage des communications. La persistance de cette coupure traduit au contraire la persistance de la crise : le pouvoir continue de craindre une résurgence des protestations et la reconstitution des réseaux de contestation.
Les exécutions rapides visant des membres présumés des unités de résistance ainsi que de jeunes protestataires issus des générations Z et Y témoignent également de la profondeur de la crise qui traverse le régime. Le pouvoir iranien semble désormais enfermé dans une impasse structurelle qui menace directement sa survie.
L’une des fonctions essentielles d’internet dans les mouvements protestataires est de briser le sentiment d’isolement. Les régimes autoritaires cherchent toujours à convaincre les opposants qu’ils sont seuls et privés de tout soutien collectif. Les réseaux de communication détruisent cet isolement. Lorsque les individus découvrent que d’autres continuent de résister, la peur individuelle peut progressivement laisser place à un sentiment de force collective.
Les régimes autoritaires craignent généralement moins les individus isolés que le moment où ces individus se rencontrent, partagent leurs expériences, prennent conscience de leurs aspirations communes et commencent à se percevoir comme une force collective.
Un pouvoir qui redoute à ce point la connexion entre les citoyens révèle, en réalité, qu’il craint la société elle-même. Et un régime contraint d’isoler tout un pays pour préserver son contrôle politique démontre moins sa force que la profonde fragilité de son propre système.