OPINION. « Ah ça ira, ça ira… ou pas ? Quand l’Histoire bégaie en France »
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Patrick Soumet et Frédéric Dosquet
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Patrick Soumet et Frédéric Dosquet
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Par Patrick Soumet, Docteur Dba en management Chef d’entreprise et Frédéric Dosquet, Docteur en sciences de gestion et Hdr Professeur Eklore-ed et auteur (*)
Ce que l’Histoire nous enseigne, si tant est que nous consentions à l’écouter avec sérieux, ce n’est pas tant l’existence d’une vérité figée que la permanence d’interprétations. Car il n’y a pas une Histoire, mais des lectures de l’Histoire, toutes marquées par la subjectivité des temps, des acteurs et des regards (Veynes, 1971). Toutefois, il est un constat que l’on peut formuler sans grand risque d’erreur : certains moments, certaines fractures, certains dérèglements reviennent. Ils se répètent, presque à l’identique, comme si les sociétés, malgré les leçons du passé, se montraient structurellement inaptes à déchiffrer les signes avant-coureurs de leurs propres turbulences, voire destructions (Cline, 2015).
Ainsi en fut-il de la Révolution française de 1789, moment fondateur, dont l’irruption dans le récit national n’est pas le fruit du hasard mais la conséquence conjoncturelle de trois dynamiques convergentes. La première, et sans doute la plus déterminante, fut la crise financière. Le royaume, déjà fragile, s’est trouvé gravement endetté, à la fois par son engagement dans la guerre d’indépendance américaine – aventure aussi lointaine que dispendieuse – mais surtout par les dérives d’un pouvoir monarchique enlisé dans l’ostentation de sa propre représentation. La cour de Louis XVI brillait d’un faste aussi éclatant qu’irresponsable, comme si le vernis du luxe pouvait masquer la fissure de l’État. Face à l’abîme budgétaire, la solution adoptée fut tristement classique : solliciter le Tiers État, c’est-à-dire l’écrasante majorité du peuple, pour qu’il porte seul l’effort de redressement. Pendant ce temps, les deux autres ordres – le clergé et la noblesse, soit à peine deux pour cent de la population – étaient préservés de toute participation véritable. L’on choisit donc de faire peser l’impôt non sur ceux qui avaient, mais sur ceux qui peinaient déjà à subsister. Ce fut là l’injustice de trop, celle qui fit basculer une crise économique en crise politique, prélude aux secousses qui allaient reconfigurer la nation. L’Histoire, en France, n’est jamais un simple décor, elle est un levier. En mai 1789, la convocation des États Généraux – noblesse, clergé, tiers état – devait initialement répondre à une impérieuse nécessité : trouver une solidarité financière nationale face à la banqueroute. Mais la dynamique échappa rapidement à ses initiateurs : le tiers état, fort de sa représentativité, réclama l’égalité politique, une nouvelle Assemblée, et surtout, une Constitution garantissant les droits du peuple. Le pouvoir, prisonnier de ses archaïsmes, ne sut ni répondre, ni s’adapter. De cette surdité naquit le Serment du Jeu de Paume, puis, un mois plus tard, la prise de la Bastille, événement fondateur d’un imaginaire insurrectionnel dont les échos traversent encore les siècles (Chaunu, 2016).
Toute analogie avec l’actualité ne relève plus de la coïncidence : elle s’impose. Les symptômes d’un déséquilibre sociopolitique majeur s’accumulent et dessinent, lentement mais sûrement, les contours d’un climat insurrectionnel en gestation (Observatoire des inégalités, 2025). La dette publique française en 2025, dépasse les 3200 milliards d’euros, dont 81 % sont concentrés dans les comptes de l’État central, selon les données de France Trésor (2025). Plus alarmant encore : le remboursement des seuls intérêts est devenu le premier poste de dépense publique. Cette configuration, jadis réservée aux économies précaires des pays en voie de développement, s’invite aujourd’hui au cœur de l’Europe. Le modèle français s’asphyxie lentement sous le poids de ses contradictions budgétaires : les dépenses excèdent durablement les recettes, tandis qu’un enchaînement de crises plonge la puissance publique dans une incertitude structurelle. Le Tiers État d’aujourd’hui – cette France des invisibles (Bouhafs, 2022), des classes moyennes laminées et des périphéries oubliées – n’est plus dupe (Fourquet, 2021, 2023). L’injonction morale ne suffit plus : « Faites ce que je dis, pas ce que je fais » sonne aujourd’hui comme une provocation. La défiance n’est plus marginale. Elle est structurelle (Dosquet, 2022 ; Rouban, 2022). Et lorsque le politique cesse d’incarner la justice, il devient l’annonciateur du tumulte. Déjà le petit air de la chanson révolutionnaire adapté du texte du Carillon national dont il est dit que Marie-Antoinette aimait jouer sur son clavecin, s’entendrait raisonner un peu partout sur le territoire, sans une vraie rupture. Alors, ça ira ? ou pas ?
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