OPINION. « Trump, politique commerciale, et l’invention de l’impôt indolore »
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Marc Guyot et Radu Vranceanu
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Par Marc Guyot et Radu Vranceanu, Professeurs à l’ESSEC
Du point de vue du gouvernement, un « bon impôt » doit donc à la fois collecter beaucoup et déclencher peu d’hostilité de ses assujettis. La taxe sur le patrimoine n’est donc pas un bon impôt. En effet, bien qu’il soit plébiscité par l’immense majorité des citoyens car ils n’y sont pas soumis ou ne risquent pas de l’être, en revanche, il ne rapporte que très peu d’argent.
Ainsi, les dirigeants français, tant à court d’idées que de ressources, peuvent amèrement jalouser Donald Trump. Le président américain marche véritablement sur l’eau fiscale en ayant réussi à imposer un impôt colossal aux Américains sans que ceux-ci ne s’insurgent. L’exploit est fameux étant donné la forte sensibilité fiscale des américains, celle-ci ayant notoirement précipitée la guerre d’indépendance. L’ovni fiscal concocté par notre alchimiste n’est autre que les tarifs douaniers massifs et quasi-universels.
Comptablement, le tarif douanier est payé par les importateurs américains. Chaque fois qu’un bien produit à l’étranger traverse la frontière américaine, les douanes prélèvent une taxe sur sa valeur. Après la prise de fonction de Donald Trump en novembre 2024 et la mise en place de sa nouvelle politique commerciale, le tarif effectif moyen, c’est-à-dire la taxe sur la valeur des importations, est passé de 2,5 % à 10,9 %, selon la base de données du Financial Times.
Si la hausse des prix due à la taxe avait eu pour effet de diminuer la demande d’importations des Américains de manière substantielle, le tarif douanier aurait pu faire baisser les prix mondiaux sur un marché compétitif, ce qui aurait compensé l’effet du tarif. Donald Trump a souvent répété que ce sont les entreprises étrangères qui allaient payer le tarif. Une étude récente du Kiel Institute for the World Economy montre toutefois que ce n’est pas le cas. Depuis l’imposition des tarifs massifs par l’administration Trump, les exportateurs n’ont amorti la hausse des prix qu’à hauteur de 4 %, l’essentiel du tarif étant supporté directement par les Américains eux-mêmes. Une autre étude de 2026, par Gita Gopinath et Brent Neiman, offre une conclusion similaire.
En réalité, ce sont d’abord les importateurs et les grossistes américains, qui acquittent le tarif à la frontière. Ils répercutent ensuite ce surcoût sur les prix des consommations intermédiaires. Cette hausse est à son tour répercutée quasi-intégralement le long de la chaîne de distribution jusqu’aux consommateurs. Ainsi, si les entreprises productrices ont pu sacrifier une petite partie de leurs profits, les payeurs ultimes sont bien les consommateurs américains. Ce type de transfert des consommateurs vers l’Etat s’apparente donc à une hausse de la TVA telle que nous la connaissons en Europe.
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Si les ménages s’appauvrissent en termes réels, les recettes de l’État américain, elles, s’améliorent. Avant la hausse brutale des tarifs en avril 2025, les droits de douane rapportaient environ 10 milliards de dollars par mois. Depuis, les recettes mensuelles ont dépassé 25 milliards de dollars (données Financial Times). Si cette tendance se poursuit, on peut anticiper des rentrées fiscales de l’ordre de 300 milliards de dollars par an. Des modèles de prévision montrent que ce chiffre est réaliste. On est loin des 600 milliards annuels avancés par l’administration Trump, mais bien au-delà des anticipations des économistes, qui n’envisageaient pas un doublement des recettes tarifaires. Là où le gouvernement français peine à trouver 40 milliards d’euros, on parle ici d’un gain supplémentaire équivalant à environ 10 % du déficit américain (de 1 800 milliards de dollars). Le fait que les taux d’intérêt à long terme n’augmentent pas davantage aux États-Unis peut traduire une certaine confiance des investisseurs, justifiée ou non, dans la capacité de l’État américain à maintenir déficit et dette sous contrôle. Ainsi Donald Trump vient de mettre en œuvre le concept du tarif douanier comme politique fiscale, pour employer les termes de Kimberly Clausing et Maurice Obstfeld.
Donald Trump avait présenté à ses électeurs les tarifs douaniers comme le moyen de stopper la chute puis relancer la réindustrialisation des États-Unis. Pour l’instant, il n’y a pas encore d’éléments permettant d’établir la réussite du dispositif dans ce domaine. Ni l’emploi manufacturier ni la valeur ajoutée n’ont significativement augmenté. D’un autre côté les politiques structurelles sont des politiques de long terme qui mettent du temps à se traduire par des chiffres positifs. Si la réindustrialisation venait à se concrétiser, il serait difficile d’isoler la contribution spécifique de la politique commerciale par rapport à celle de la politique énergétique ou du développement des infrastructures de l’IA.
En revanche du point de vue du déficit extérieur l’impact est devenu visible. Après une forte détérioration de la balance commerciale autour d’avril 2024, le déficit de la balance commerciale américaine en biens et services tend à se réduire pour atteindre 29,4 milliards de dollars au mois d’octobre. Au vu de la tendance, on pourrait même envisager un surplus mensuel d’ici la fin de l’année 2026 selon les données du BEA. Cela pourrait indiquer que le rééquilibrage commercial souhaité par Donald Trump est en train de se mettre en place. La part des importations d’origine chinoise dans le total des importations américaines décline rapidement, ce qui est aligné avec l’objectif de découplage stratégique.
Face à ces évolutions, que peut faire l’Europe ? Nous sommes confrontés aux mêmes défis que les États-Unis face à l’invasion des produits chinois, auxquels s’ajoutent une faible croissance de la productivité et un rythme plus lent d’adoption des nouvelles technologies. De nombreux pays, dont la Chine, ont réorienté leurs exportations vers le marché européen. À court terme, les consommateurs se réjouissent d’acheter des biens à des prix aussi faible. A long terme, l’Europe risque de tomber dans une forte dépendance industrielle vis-à-vis de la Chine. Dans un monde où seules les considérations économiques compteraient, cela pourrait être acceptable. Dans un monde où le recours à la force et à la coercition économique se banalise, les Européens devraient regarder avec plus d’attention la politique américaine.
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