OPINION. « Pas de 1er mai pour les robots humanoïdes »
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Le groupe BMW introduit l'IA physique en Europe avec son projet pilote à l'usine BMW Group de Leipzig.
Ken Achluchtmann - diephotodesigbner
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Le groupe BMW introduit l'IA physique en Europe avec son projet pilote à l'usine BMW Group de Leipzig.
Ken Achluchtmann - diephotodesigbner
Par Philippe Boyer, directeur relations institutionnelles et innovation à Covivio.
Les trois lois de la robotique, formulées en 1942 par les auteurs de science-fiction Isaac Asimov et John Campbell, ont longtemps servi de boussole imaginaire à notre modernité technologique. Elles imposaient aux robots un cadre clair : ne pas porter atteinte à un humain ; obéir aux ordres de ce dernier, sauf si ceux-ci contredisent la première loi ; enfin, protéger leur propre existence, tant que cette protection n’entre pas en contradiction avec les deux premières. Autrement dit : la machine pouvait devenir puissante, mais elle ne devait jamais cesser d’être subordonnée à ses créateurs, les humains.
Quatre-vingts années plus tard, alors que les robots humanoïdes quittent les laboratoires pour gagner les chaînes de production, les entrepôts, les lieux d’accueil, les services de sécurité ou d’assistance, voire les épreuves sportives (pour s’en convaincre, il suffit de regarder les images de la victoire d’un robot humanoïde lors du dernier semi-marathon de Pékin : pas une seule goutte de sueur…), il serait possible d’ajouter à ces trois règles une quatrième, plus adaptée à ce que sont désormais ces machines aux contours de plus en plus humains : un robot humanoïde ne s’embarrassera d’aucune des contraintes qui bornent le travail humain. Ni fatigue. Ni horaires. Ni salaire au sens social du terme. Ni congés. Ni syndicats. Ni prud’hommes. Ni fin de carrière. En somme, l’incarnation enfin faite « chair » du vieux rêve de tout système productif : l’avènement d’un travailleur disponible sans relâche, docile par construction, reprogrammable à volonté, et dont la maintenance coûtera toujours moins cher que la conflictualité humaine.
Cette idée, formulée ainsi, peut certes sembler provocatrice surtout à quelques jours de la traditionnelle fête du Travail et ses psychodrames politiques et syndicaux récurrents sur le fait d’autoriser ou non telle ou telle profession à lever rideau. Elle ne l’est pas car le sujet n’est plus de savoir si les robots humanoïdes finiront par exister : ils sont là ou en tout cas, c’est une quasi-certitude, ils feront partie de nos vies dans les toutes prochaines années. La question philosophique et politique qui se pose désormais à nous est celle de réfléchir aux conséquences de l’avènement de ces machines, singulièrement sur le travail.
Depuis des siècles, le travail ne se réduit pas seulement à une fonction économique. Il est aussi une expérience humaine totale : effort, contrainte, répétition, apprentissage, utilité sociale, dignité, statut, insertion sociale. La peine n’en est pas l’accident ; elle en est souvent la condition. Le travail use, bien sûr, mais il structure. Il fatigue, mais il situe. Il oblige, mais il relie. C’est d’ailleurs ce qui distingue la machine de l’homme depuis le début de l’ère industrielle. La machine exécute ; l’homme supporte, interprète, invente, négocie, ralentit, résiste, s’épuise ou se révolte. Le travail humain n’est jamais pure performance. Il est traversé par le corps, le droit, la psychologie, la morale, les rythmes biologiques, les âges de la vie, les aspirations individuelles et les compromis sociaux. Or, avec l’avènement de la robotique humanoïde, cette frontière vacille.
Si le robot industriel classique restait assigné à un geste ou à un posté il se contentait de souder, peindre, assembler…, le robot humanoïde à été pensé pour tout autre chose : entrer dans un monde bâti pour l’homme et y circuler comme lui. Monter des escaliers. Saisir des objets variés. Transporter des charges. Interagir avec un environnement non standardisé. Faire, au fond, ce que l’on demande d’ordinaire à un salarié polyvalent. C’est là sa nouveauté décisive : il n’est plus une machine spécialisée, mais une machine généraliste du travail dans ses multiples dimensions.
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Il faut prendre au sérieux ce que cette mutation raconte de notre époque. Si l’humanoïde fascine tant les industriels qui en Asie ou aux États-Unis investissent des sommes considérables, ce n’est pas uniquement parce que ces machines dopées à l’IA, sont spectaculaires de prouesses d’agilité. C’est parce qu’il promet de résoudre, d’un seul tenant, plusieurs équations devenues centrales : pénurie de main-d’œuvre, vieillissement démographique, hausse du coût du travail, quête de productivité, besoin de continuité de service, exigence de flexibilité maximale.
Le robot humanoïde ne tombe pas malade. Il ne revendique pas. Il ne négocie pas ses horaires. Il ne connaît ni lassitude existentielle, ni démotivation, ni usure psychique, ni départ à la retraite. Il ne vote pas aux élections professionnelles. Il n’exige ni reconnaissance symbolique ni évolution de carrière. Il peut être déployé la nuit, réaffecté le matin, mis à jour à distance, remplacé en série. Sous cet angle, il représente moins une prouesse de robotique qu’un basculement anthropologique : la technique prétend proposer un équivalent du travailleur humain débarrassé de presque tout ce qui fait justement son humanité au travail.
Car si le travail humain a justifié, au fil des siècles, l’invention du droit social, des protections collectives, de la limitation du temps de travail, de la reconnaissance de la pénibilité, du repos dominical, des congés, de la retraite ou de la représentation syndicale, que devient cet édifice quand apparaît un être productif qui, lui, ne réclame rien de tout cela ? Le risque n’est pas seulement la substitution de l’homme par la machine. Il est plus insidieux : que le travail humain, par comparaison, apparaisse soudain comme un ensemble de coûts, de lenteurs et de rigidités à corriger.
D’où cette question iconoclaste, mais en réalité sérieuse : les robots humanoïdes auront-ils le droit de travailler le 1er mai ? Derrière la boutade se cache un test de civilisation. Le 1er mai ne célèbre pas seulement le travail ; il rappelle que le travail humain a une histoire, des luttes, un corps, des limites. Il est l’anti-algorithme par excellence : le jour où la société se souvient que produire ne suffit pas, et que la dignité de ceux qui produisent compte autant que la production elle-même.
Le robot humanoïde, lui, ignore tout de cela. Il ne connaît ni 1er Mai, ni repos compensateur. Il ne travaille pas pour vivre ; il se contente, sans affect, de fonctionner. Et c’est précisément parce qu’il fonctionne sans s’interroger que son déploiement massif – en Chine, les gouvernements locaux et le secteur privé devraient consacrer l’équivalent de 120 milliards d’euros au développement de la robotique humanoïde au cours des 20 prochaines années - pourrait transformer en profondeur le regard que nous portons sur le travail humain. Demain, le salarié risque de ne plus être la norme à partir de laquelle on juge la machine ; c’est la machine qui pourrait devenir la norme implicite à partir de laquelle on jugera le salarié à l’aune de ces machines qui ne sont ni trop lentes, ni trop chères, ni trop absentes… bref, fort éloignées ce qui fait qui nous constitue, nous les humains.
Face à cette révolution anthropologique, il ne faudra pas se tromper de chemin. Deux voies, en réalité, semblent se dessiner.
La première serait celle d’une robotisation maîtrisée, sinon heureuse, dans laquelle les robots humanoïdes prendraient en charge les tâches les plus pénibles, répétitives, ingrates ou dangereuses, tandis que les humains pourraient se consacrer à des activités plus créatives, plus relationnelles, plus conceptuelles. Encore faudrait-il que cet horizon ne soit pas un simple récit technologique destiné à faire accepter la substitution. Car, dans cet Éden robotisé, surgiraient très vite des questions éminemment politiques : comment redistribuer les gains de productivité ? Que devient le contrat social lorsque le travail humain n’est plus toujours nécessaire à la production ? Faut-il imaginer un revenu universel, non comme prime à l’oisiveté, mais comme contrepartie à une oisiveté parfois imposée par la machine ? Surtout, il faudrait collectivement répondre à cette interrogation décisive : qu’est-ce qu’une société digne et responsable refuse de déléguer entièrement à la machine ? Dans cette voie, les robots seraient des auxiliaires, non un horizon ultime. Ils prendraient sur eux la charge, la pénibilité, le danger, la répétition ; mais non la totalité du travail humain, quand bien même ils le pourraient presque.
La seconde voie serait celle d’une robotisation subie, plus brutale, où les humanoïdes s’imposeraient partout où le travail humain coûte, ralentit, fatigue, hésite ou proteste. Une partie croissante des actifs serait alors reléguée vers des fonctions résiduelles, précaires ou déclassées, tandis que quelques acteurs concentreraient les bénéfices de cette nouvelle productivité. Ce monde-là consacrerait l’effacement humain au nom de l’évidence technique et de la facilité économique. Le robot humanoïde ne viendrait plus seulement concurrencer l’homme sur le terrain de la force, de la vitesse ou de l’endurance ; il redéfinirait silencieusement le travail lui-même, non plus comme une expérience sociale, juridique et morale, mais comme une simple somme de tâches à optimiser.
C’est bien là que se situe la question philosophique essentielle. Le travail n’est pas seulement une activité productive. Il est aussi une frontière où se jouent la dignité, le droit, la limite et le sens. Asimov voulait protéger l’homme contre ses robots. L’époque qui vient devra peut-être faire davantage : protéger le travail humain contre la tentation de le mesurer à l’aune de ce qu’aucun homme n’est et ne sera jamais — une simple machine sans contraintes.
Bon 1er mai !
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