OPINION. « Les collectivités doivent reprendre la main sur nos espaces démocratiques numériques »
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Philippe Latombe et Samuel le Port
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Philippe Latombe et Samuel le Port
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Par Philippe Latombe, député Modem de Vendée et Samuel le Port, président et fondateur de Treebal
Les élections municipales l’ont confirmé : la génération Z, la plus connectée des réseaux, est aussi la plus éloignée des urnes. 56% des 18-24 ans et 60% des 25-34 ans se sont abstenus aux dernières élections (Ipsos-BVA Mars 2026). Seul un tiers d’entre eux estime que la démocratie fonctionne bien en France (OpinionWay Mars 2026).
Pour reconquérir cet électorat convoité, des institutions comme l’Association des maires de France investissent les plateformes numériques, avec le renfort de créateurs de contenus valorisant la vie des municipalités. Car, malgré leur défiance envers les institutions, ces digital natives restent sensibles aux enjeux locaux : 90 % des 18-30 ans jugent la politique locale indispensable. Engagement associatif, manifestations, mobilisation sur les réseaux sociaux reconfigurent les formes d’expression démocratique pour cette génération. Autrement dit, la dépendance aux plateformes privées fragilise le lien démocratique local en déplaçant les espaces de participation démocratique hors du contrôle public.
À l’heure où les plateformes numériques s’emparent du lien social et démocratique, où les élus s’en saisissent dans les collectivités et où Viginum signale des ingérences étrangères, une question s’impose : et si les collectivités territoriales avaient l’avenir de notre souveraineté numérique entre les mains ?
Usages numériques et usages démocratiques étant étroitement liés, il convient d’analyser le paysage numérique des Français. Dans l’édition 2026 du Baromètre du numérique du Crédoc - réalisé pour l’ANCT, l’ARCEP, l’ARCOM et le CGE -, 86 % des Français déclarent utiliser des messageries instantanées. Non souveraines mais bien dominantes, WhatsApp, Messenger et Instagram figurent en tête des usages. Témoins de ces fractures, quatre Français sur dix évoquent des freins aux usages numériques par manque de maîtrise. Les populations se jugeant les moins compétentes se trouvent principalement dans les communes rurales (23 %), parmi les retraités (11 %) et chez les plus de 70 ans (8 %). Le parallèle révèle un déséquilibre structurel : les plus de 70 ans votent deux fois plus que leurs cadets et, en 2020, moins de 4 % des maires avaient moins de 40 ans, pour un âge moyen de 62 ans. Ce constat ne saurait toutefois se réduire à une seule variable générationnelle.
Qu’il s’agisse de fracture générationnelle, numérique ou territoriale, la souveraineté numérique répond en réalité à des aspirations transversales : sécurité pour les uns, nouvelles formes d’engagement pour les autres, avec comme trait d’union l’envie de faire société. Le 5 février 2026, Sébastien Lecornu a ainsi défini les orientations nationales de la commande publique en inscrivant explicitement la souveraineté numérique au cœur de la transformation publique. Si ces orientations permettent à l’État et aux collectivités d’engager leur responsabilité dans l’autonomie stratégique de la France, certains freins peuvent entraver les effets attendus.
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Pour les pouvoirs publics locaux, l’adoption de nouveaux outils n’est pas nécessairement suivie d’un accompagnement suffisant pour la conduite du changement. Un cap difficile à franchir lorsque le budget numérique reste souvent limité à quelques milliers d’euros dans les petites collectivités. La réalité du terrain montre que nombre d’élus et d’agents territoriaux continuent d’utiliser des messageries non souveraines pour leurs échanges professionnels. Au-delà des zones grises de responsabilité et des risques juridiques ou politiques, ces pratiques contribuent à renforcer notre dépendance aux plateformes numériques étrangères. Reste alors à se donner les moyens de dépasser ce verrouillage socio-technique.
C’est par les territoires que nous conquerrons notre souveraineté numérique. Si le baromètre du Crédoc peut inviter à une certaine fatalité face au monopole des GAFAM, l’étude montre aussi que pour 66 % des personnes, le choix d’une plateforme dépend de celle adoptée par leurs contacts. Aux collectivités territoriales, aux associations locales, aux écoles, aux hôpitaux, aux entreprises du tissu local de montrer la voie en privilégiant des outils numériques souverains, inclusifs et responsables.
Portant la voix de la transformation publique auprès des nouvelles générations connectées, chaque élu de collectivité territoriale dispose de la légitimité nécessaire pour sécuriser les échanges numériques, dynamiser le lien social et garantir l’autonomie stratégique de l’action publique locale. Certains expérimentent déjà ces démarches, à l’image de Montfort-sur-Meu, où l’adoption d’outils numériques alternatifs permet d’administrer la vie publique en renforçant la souveraineté des usages, notamment dans les échanges entre élus, agents et citoyens. Cette stratégie suppose toutefois de lever des freins puissants : inertie des usages, coûts de transition et dépendance installée aux grandes plateformes.
La souveraineté numérique est l’opportunité de renouer le lien démocratique à l’échelle des territoires : entre candidats et électeurs, entre élus et citoyens, mais aussi entre les générations. La souveraineté numérique ne se décrète pas seulement dans les centres de pouvoir, à Bruxelles ou à Paris. Elle se construira - ou montrera ses limites - dans le quotidien des territoires, au contact des citoyens. Plus qu’un enjeu de gouvernance, la souveraineté numérique devient un levier concret de l’action publique et une opportunité de renouveler les espaces d’expression de la démocratie locale, bien au-delà des seules échéances électorales.
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