OPINION. « Neijuan, ou l’involution silencieuse qui dévore l’Est et l’Ouest »
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Par Michel Santi, économiste (*)
"Neijuan" (en chinois 内卷) — traduit maladroitement par « involution » : activité intense, déploiement massif de capitaux, apparence de vitalité — et des rendements réels qui s’effondrent jusqu’au moment où ils ne peuvent plus être dissimulés.
BlackRock limite les retraits. Blue Owl perd un tiers de sa valeur. En Chine, les profits industriels s’effondrent. Les analystes parlent de « mauvaise souscription », de « cycle de taux ». Personne ne prononce ce mot. Pourtant il s’impose des deux côtés du Pacifique.
La Chine y est entrée par le haut : l’État a orienté le crédit, fabriqué la surcapacité, exporté la déflation.
L’Occident y est entré par le bas : les banques centrales ont inondé les marchés, les fonds ont refinancé l’irrentable, les valorisations ont survécu à la réalité.
Deux mécanismes opposés. Une même impasse. Une même victime : ceux qui travaillent.
Le mot est né dans les amphithéâtres. Au début des années 2010, les étudiants chinois l’utilisaient pour décrire cette sensation absurde consistant à travailler deux fois plus pour obtenir exactement le même résultat.
Neijuan désignait d’abord la compétition éducative d’un système à somme nulle : un étudiant de plus à Tsinghua est un étudiant de moins ailleurs. Puis il a glissé vers l’économie car ce qu’il décrivait n’était pas un problème d’université, mais un système où l’intensification de l’effort ne produit plus de rendement proportionnel.
En Chine, l’involution est imposée par l’État. Épargnes canalisées vers des investissements à rendement décroissant, surcapacité massive, déflation persistante.
Du reste, les données 2026 le confirment : croissance à 4,5–5 %, marges dans les véhicules électriques tombées de 7,8 % à 4,4 %, certains constructeurs en pertes nettes. L’aval, c’est l’ingénieur qui accepte le « 996 » — 9h à 21h, six jours sur sept — pour conserver son emploi dans un marché saturé.
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Neijuan est d’abord vécu dans les corps avant d’apparaître dans les statistiques.
Il faut pourtant résister à une symétrie trop commode. La surcapacité chinoise dans les véhicules électriques, les batteries, les panneaux solaires ne sont pas des accident industriels, mais constituent une stratégie de domination à vingt ans.
Beijing accepte des marges nulles aujourd’hui pour tuer la concurrence demain. L’involution y est un outil délibéré autant qu’un symptôme. Ce que l’Occident vit comme une crise, la Chine peut le vivre comme un investissement géopolitique.
L’Occident n’importe pas seulement des marchandises bon marché — il importe aussi la pression à la baisse sur ses rendements réels. Les politiques post-2008 ont permis à des entreprises structurellement non rentables de survivre par refinancements perpétuels. Ce marché du crédit privé a doublé depuis 2019 pour atteindre 1,3 trillion de dollars. Défauts en hausse, rendements chutant de 10 % à 6–8 %, retraits dépassant les liquidités disponibles.
La stratégie dominante supposait une liquidité perpétuelle. Elle n’était pas perpétuelle. Elle était seulement abondante. Ce n’est pas la même chose.
En France, un cadre trentenaire dépense 35 % de son revenu net pour se loger — contre 18 % pour la génération précédente.
Le diplôme ne rachète plus l’accès au capital ; il achète le droit de rester dans la course. Ce que Graeber appelait les « bullshit jobs » — postes dont les titulaires doutent de l’utilité réelle — n’est pas une anecdote sociologique : c’est le symptôme d’une économie qui produit de l’activité sans valeur.
Le 996 chinois et le bullshit job occidental ne sont pas des opposés: ce sont deux visages du même épuisement.
Le PIB croît, les actifs s’envolent. Certes. Pour celui qui travaille sans posséder de capital, la croissance reste un récit qu’il lit dans les journaux, sans jamais le ressentir dans son compte bancaire.
Ce n’est pas une injustice conjoncturelle — c’est la signature sociale de l’involution.
Izabella Kaminska qualifie le système occidental de “planning by proxy” : des incitations institutionnelles ont dicté l’allocation du capital en lieu et place d’une rentabilité réelle. « La seule différence tient à la source du financement. La répression chinoise puise dans les dépôts des ménages piégés dans le système bancaire ; le crédit privé occidental puise dans des capitaux institutionnels attirés par des promesses de rendements stables. »
Dans les deux cas, chaque unité de capital supplémentaire achète moins de productivité — et davantage de temps.
Deux systèmes opposés dans leurs principes. Une même pathologie dans leurs résultats. Une même expérience dans leurs corps.
La turbulence du crédit privé n’est pas la cause: elle est le choc entre une décennie d’involution et le besoin soudain de rendements réels.
La restructuration supposera de nommer ce que personne n’ose articuler : que l’immobilier de bureau post-Covid ne retrouvera pas ses valorisations, que certains secteurs — logistique surcapacitaire, retail physique, une partie de la « fintech » — sont des zombies en sursis.
Que les arbitrages politiques devront être brutaux : qui absorbe la perte ? Les fonds de pension — les futurs retraités ? Les États — les contribuables ? Les entreprises — les salariés ?
Si l’involution a un visage humain — le diplômé chinois épuisé, le salarié occidental qui s’appauvrit dans une économie riche — la restructuration ne peut pas être seulement comptable. Elle devra rendre du sens à l’effort – et admettre qu’il n’y avait pas de plan.
L’involution n’est pas une pathologie chinoise importée. Elle est la conséquence tardive d’un capitalisme qui a trop longtemps confondu liquidité et prospérité, activité et valeur, croissance des actifs et richesse réelle.
La question qui reste — et que personne dans les salles de marché comme dans les ministères ne veut vraiment poser — est : si l’effort ne produit plus de rendement proportionnel, ni pour les fonds ni pour les citoyens, que reste-t-il pour donner envie de continuer à jouer le jeu ?
Sources : cet article s'appuie sur l'analyse d'Izabella Kaminska (The Blind Spot, mars 2026), les données Goldman Sachs sur la croissance chinoise 2026, et les rapports PIMCO sur le crédit privé américain.
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(*) Michel Santi est macro-économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales, écrivain. Il publie aux Editions Favre « Une jeunesse levantine », Préface de Gilles Kepel. Son fil Twitter.
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