OPINION. « En accompagnant la réindustrialisation française et européenne, le courant continu devient stratégique »
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Yannick Neyret
Aurelien Perriaud
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Yannick Neyret
Aurelien Perriaud
Par Yannick Neyret, Président de Current OS (*)
En France et en Europe, le débat sur la transition énergétique reste prisonnier d’une vision réductrice : on parle d’électricité comme si elle représentait l’essentiel de notre consommation d’énergie. On débat du nucléaire, de l’éolien, du solaire, des interconnexions ou de l’effacement… comme si électrifier équivalait à décarboner.
Or l’électricité ne constitue que 20 % du mix énergétique français. Même totalement décarbonée, elle ne résoudrait qu’une partie du problème. Les 80 % restants, consacrés principalement à la production de chaleur, restent massivement carbonés, comme le rappelle le dernier rapport du Shift Project.
C’est pourtant là que se joue l’avenir industriel du pays. Pour fabriquer du ciment, de l’acier, du verre, des produits pharmaceutiques ou pour assurer la plupart des procédés chimiques, il faut chauffer — parfois à plus de 1 500 °C. Aujourd’hui, cette chaleur provient presque exclusivement d’énergies fossiles, non par manque de volonté, mais parce que l’organisation des procédés industriels repose sur ces combustibles depuis des décennies. Si c’était possible, les électrifier exigerait de reconfigurer totalement des outils productifs qui ont mis un siècle à se bâtir.
Tant que la France n’aura pas décarboné cette chaleur — via l’hydrogène bas carbone, la géothermie, la biomasse ou la récupération de chaleur fatale — elle ne décarbonera pas son industrie. Et comme la France et l’Europe ambitionnent de réindustrialiser, cette réindustrialisation sera inévitablement émettrice.
L’électricité vertueuse ne suffira donc pas à remplacer les combustibles permettant d’atteindre les températures extrêmes indispensables à l’industrie lourde. Aujourd’hui, l’industrie représente environ 30 % de la consommation finale d’électricité française — près de 102 TWh en 2023. Mais cette électricité sert d’abord à faire tourner des moteurs : une cimenterie en compte près de 3 000, une raffinerie presque autant. Si l’on considère toutes les formes d’énergie, l’industrie pèse plus lourd que le tertiaire.
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Puisque l’industrie lourde ne peut réduire ses émissions à court terme, moderniser le tertiaire devient indispensable pour compenser. Et c’est là que le courant continu (DC) ouvre une opportunité majeure.
Les bâtiments — bureaux, commerces, datacenters, infrastructures numériques et même certaines usines — disposent d’un potentiel de transformation considérable grâce au DC. Un bâtiment disposant d’un réseau interne en DC aura la capacité de réduire très nettement (d’un facteur 3 à 5) ses appels de puissance sur le réseau et maximisera l’autoconsommation des ressources locales. A l’échelle du pays, cela libèrera d’importantes capacités pour d’autres usages par exemple industriels.
Avec le DC, un immeuble, un campus ou un quartier peut devenir plus autonome, plus efficace, plus résilient face aux tensions du réseau national. Le tertiaire peut ainsi réduire sa dépendance, mieux gérer ses pointes et consommer plus frugalement.
Le courant continu contribuera à moderniser le tertiaire, à intégrer les renouvelables et à stabiliser le réseau. Mais il ne décarbonera pas l’industrie lourde : il permet simplement de compenser le carbone additionnel lié à sa relance.
La France doit donc regarder la réalité en face. Elle doit soutenir les innovations industrielles qui réinventeront les procédés thermiques, tout en acceptant que la réindustrialisation produira davantage d’émissions. En parallèle, elle doit accélérer la modernisation de son réseau grâce au courant continu et aux smart grids, afin de le rendre plus efficient et plus résilient.
Puisque la réindustrialisation sera émettrice, nous devons réduire ailleurs — dès maintenant. La transition énergétique passera par une adoption massive du courant continu : parce qu’il permet une autoconsommation réelle, locale et efficace, et parce qu’il soulage un réseau national et européen déjà sous tension. Le DC ne résoudra pas tout, mais il peut permettre à la France de voir loin et de compenser immédiatement une partie des émissions industrielles.
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(*) Le parcours atypique de chercheur - intrapreneur de Yannick Neyret l’a conduit à toujours faire avancer l’innovation en écho aux enjeux sociétaux de la distribution d'électricité. Aujourd’hui Président de Current/OS et expert européen des réseaux en courant continu, cet ingénieur diplômé de Supélec a fait de chacune de ses missions au sein du groupe Schneider Electric une opportunité d’exploration de nouveaux chantiers, ce qui l’a conduit à déposer une quinzaine de brevets. Il a pressenti dès le début des années 2000 que la distribution de l’électricité serait le challenge caché de la transition énergétique. Ses terrains de prédilection : la digitalisation, l’automatisation et la décongestion des réseaux, pour que chacun ait accès à l’électricité de façon fiable, continue et durable.
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