OPINION. Jean Tirole (prix Nobel d’économie) : « La France n’est pas condamnée à la faillite »
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Jean Tirole - Prix Nobel d'économie
Studio Tchiz
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Jean Tirole - Prix Nobel d'économie
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La dette publique française est devenue le baromètre de nos fragilités. Sa montée inexorable ne traduit pas seulement des déséquilibres budgétaires, mais aussi un retard technologique, une absence de vision collective et un repli sur le court terme. Elle révèle l’incapacité de notre pays à concilier État-providence et réforme de l’État, redistribution et création de richesse.
Depuis 1975, la dette publique rapportée au PIB a été multipliée par plus de sept, passant de 15 % à 114 % du PIB. La moitié de cette dette est détenue par des investisseurs étrangers. Un différentiel pérenne de taux d’intérêt avec l’Allemagne de 1 % (le chiffre actuel) représenterait déjà une facture supplémentaire de 34 milliards d’euros par an, soit 500 euros par an par Français.
Ce n’est pas insurmontable, mais c’est un poids croissant. Car pour stabiliser la dette, il faudrait (sans doute graduellement) réduire le déficit primaire, c’est-à-dire le déficit sans compter le service de la dette, d’environ 120 milliards d’euros, un effort que les responsables politiques repoussent sans cesse (François Bayrou a vainement recherché 44 milliards d’économies) ; nous en sommes loin.
Les investisseurs étrangers ne s’inquiètent pas seulement du chiffre de 114 %, mais de la convergence de plusieurs facteurs explosifs. D’abord, la France fait face à des besoins massifs de dépenses nouvelles dans le climat, l’éducation, la santé, la défense : autant de secteurs où l’État a accumulé des retards.
Ensuite, les perspectives de croissance restent faibles, et notre pays n’a pas essayé de réconcilier l’État-providence et réforme de l’État. Enfin, la vie démocratique se réduit trop souvent à des débats électoraux et budgétaires dominés par l’électoralisme, alors même que l’urgence exigerait un effort collectif. Nous continuons à « déplacer les transats pendant que le Titanic coule ».
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Un autre frein majeur est la domination de ce que l’on pourrait appeler la « pensée à somme nulle ». Cette vision, partagée à droite comme à gauche, considère que l’économie se résume au partage d’un gâteau de taille fixe. Elle favorise les débats sur la redistribution et l’opposition entre catégories sociales – riches contre pauvres, nationaux contre immigrés – au détriment de la recherche de croissance.
Or, si la justice fiscale est un facteur essentiel de cohésion sociale, elle ne doit pas être le seul objet d’attention. La pensée à somme nulle condamne la France à l’appauvrissement collectif. Les travaux de Stefanie Stantcheva à Harvard ne sont guère rassurants. Elle montre que l’expérience d’une économie sans croissance favorise l’émergence de la pensée à somme nulle. Mais cette pensée à somme nulle inhibe la croissance, suggérant un cercle vicieux.
Le sujet brûlant de la pénibilité au travail illustre les effets de la pensée à somme nulle. La question de la pénibilité est plus qu’une simple redistribution entre Sécu et salariés. La justice sociale exige évidemment que les métiers invalidants donnent droit à une retraite anticipée. Mais si le financement de ces départs repose uniquement sur la collectivité, on retombe dans une logique de transfert sans considération économique.
Une approche responsable consisterait à reconnaître que la pénibilité est en partie endogène : par l’ergonomie, la robotisation, la réduction des produits dangereux, la formation, les entreprises peuvent la limiter. Ces dernières devraient assumer une responsabilité directe et non-mutualisée en contribuant financièrement aux retraites anticipées que leurs conditions de travail rendent nécessaires. Le principe pollueur-payeur doit s’appliquer, mais l’État n’ayant pas toute l’information, les cotisations supplémentaires doivent être négociées entre syndicats et patronat.
Le déclenchement d’une crise souveraine dépend toujours d’un mélange de fondamentaux dégradés et de mécanismes autoréalisateurs : les marchés doutent, cessent de prêter, et précipitent la faillite qu’ils redoutaient. Nous savons seulement que tout peut aller très vite. Lors de la crise de la zone euro, l’Espagne et l’Italie ont vu leurs taux d’intérêt grimper de près de 6 % au-dessus de ceux de l’Allemagne, la Grèce bien davantage. Que se passerait-il pour la France dans ce cas ?
Deux scénarios sont possibles. Soit la classe politique, consciente de l’urgence, parvient à se rassembler pour restaurer la confiance et renouer avec la croissance ; une variante est un accord pour nommer un gouvernement de techniciens pour remettre le pays sur les rails, comme Mario Monti en 2011 ou Mario Draghi en 2021 en Italie.
Plus vraisemblablement, la France se tournerait vers le FMI, la BCE et le Mécanisme Européen de Stabilité, et obtiendrait des financements à des taux d’intérêt modérés en contrepartie d’un plan d’ajustement imposant des sacrifices. Les partis politiques devraient alors cautionner le plan. Faute d’un tel courage politique, il resterait le scénario le plus douloureux : le défaut souverain, entraînant une austérité immédiate et brutale, ainsi qu’une perte durable de crédibilité pour l’État français.
L’Europe et la France souffrent d’un déficit de compétitivité en général, et comme l’a rappelé Mario Draghi, d’un retard technologique considérable en particulier. Cette faiblesse se traduit à la fois par un pouvoir d’achat stagnant et par une fragilité géopolitique dans un monde où la puissance économique se joue sur la maîtrise des technologies de rupture. Notre politique d’innovation est en cause : nous investissons trop peu, dans les mauvais secteurs, et avec la mauvaise gouvernance.
Pourtant, le débat public s’est enlisé dans des querelles sur le niveau des dépenses à engager, plutôt que sur le projet et la gouvernance nécessaires. Aujourd’hui, les fonds publics se perdent dans des règles allant à l’encontre de l’efficacité et un saupoudrage inefficace, guidé par des considérations politiques plus que scientifiques.
Côté secteur privé, l’Europe investit encore massivement dans l’automobile, tandis que les États-Unis concentrent leurs efforts sur l’intelligence artificielle, la biotechnologie, l’espace. Notre épargne privée abonde mais reste captée par l’assurance-vie et les obligations, sans alimenter les capitaux propres prêts à financer l’innovation risquée. Tant que cette logique ne changera pas, nos discours sur la souveraineté resteront lettre morte.
La France n’est pas condamnée à la faillite, mais elle est condamnée à choisir. Elle peut continuer à repousser les réformes en se réfugiant dans l’endettement, au risque de basculer brutalement dans la crise. Ou bien elle peut assumer une stratégie exigeante : réformer l’État, responsabiliser les acteurs économiques, investir dans les technologies d’avenir, et donner à l’Europe une gouvernance capable de rivaliser avec les États-Unis et la Chine. La dette, en somme, n’est pas qu’une affaire de comptes publics : elle est le révélateur de notre incapacité à nous projeter dans l’avenir. C’est ce manque de vision qu’il faudra surmonter si nous voulons éviter le déclin et retrouver le chemin de la prospérité.
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