Grèves, vétusté, dysfonctionnements ... L'opération sauvetage au musée du Louvre est lancée

Le musée du Louvre fait face à de nombreux défis sécuritaires.
LTD/Valentin RUGGERI/REA

Le musée du Louvre fait face à de nombreux défis sécuritaires.
LTD/Valentin RUGGERI/REA
La démission le 24 février de la présidente du Louvre, Laurence des Cars, mettra-t-elle un terme à la litanie d’avanies qui défraie la chronique depuis le spectaculaire vol de huit joyaux de la couronne le 19 octobre 2025 ?
De la fermeture de la galerie Campana le 18 novembre pour cause de fragilité des planchers aux inondations qui ont affecté la bibliothèque des antiquités égyptiennes puis le plafond de Charles Meynier (Le Triomphe de la peinture française) dans l’aile Denon, de la grève perlée des agents qui reconduisent leurs assemblées générales de lundi en lundi au système de fraude à la billetterie qui aurait coûté plus de 10 millions d’euros, le musée va de Charybde en Scylla depuis quatre mois.
L’arrivée de Christophe Leribault, nommé mercredi président du Louvre, permettra-t-elle au « plus grand musée du monde » de sortir enfin de la tourmente ? Rien n’est moins sûr car l’auguste palais des rois de France, transformé en musée à la Révolution, prend l’eau de toutes parts. Au sens propre comme au figuré. Si l’état des lieux est préoccupant, il appartient désormais au nouveau président, ancien patron du château de Versailles et du musée d’Orsay, de fixer le cap, de procéder aux arbitrages indispensables et de rétablir la confiance avec les équipes.
Pour remettre à flot le navire, ce spécialiste du XVIIIe siècle, conservateur général du patrimoine très respecté, bénéficie pour le moment d’un état de grâce exceptionnel que Didier Rykner, fondateur du site Latribunedelart.com (qui réclamait depuis des semaines le départ de Laurence des Cars), résume d’une formule : « Compétent, courtois, diplomate, Christophe Leribault représente ce qui pouvait arriver de mieux au Louvre. »
Une nacelle, des disqueuses : le vol rocambolesque du 19 octobre a mis en évidence la facilité déconcertante avec laquelle les malfaiteurs ont pénétré dans la galerie d’Apollon et fracturé les vitrines qui contenaient les bijoux mais aussi… la défaillance des dispositifs de sécurité et de vidéosurveillance.
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Pourtant, un mois et demi avant le braquage, la préfecture de police, dans un rapport remis à la direction du Louvre le 29 août 2025, décrivait « l’ensemble des moyens consacrés à la sûreté » comme « vétustes et inadaptés aux lieux ». Ces experts s’étonnaient même du « mobilier et des périphériques informatiques obsolètes mis à disposition des agents dans le PC central et les PC de zone ».
Dans son rapport le 6 novembre 2025, la Cour des comptes relevait qu’en 2024 un quart seulement des salles de l’aile Richelieu étaient équipées de caméras ! Et pointait la responsabilité de la direction qui, « de 2018 à 2024 », a négligé la sûreté de l’établissement. Élaboré en 2018 par Jean-Luc Martinez, président du Louvre de 2013 à 2021, le schéma directeur de sûreté, sans cesse reporté, n’a commencé à entrer en application qu’au début 2026.
En décembre dernier, François Chatillon, architecte en chef des monuments historiques, a fait réinstaller une grille devant la porte-fenêtre la plus célèbre de l’établissement, qui en était dépourvue depuis 2003 ! Président de la commission d’enquête parlementaire sur la sécurité des musées, le député Alexandre Portier (LR) est formel : « Le vol du Louvre n’est pas un accident, il révèle des défaillances systémiques et un déni des risques. »
Dans une note envoyée à la ministre de la Culture en janvier 2025, Laurence des Cars faisait état du « niveau d’obsolescence inquiétant » du palais. Depuis, la situation s’est notoirement dégradée. Incidents électriques dans les ascenseurs, ruptures de canalisations, dégâts des eaux à répétition…
« Les inondations proviennent des tuyaux de chauffage hors d’âge dans lesquels circule l’eau. Résultat : le chauffage a dû être coupé dans le pavillon Mollien qui abrite les bureaux de la direction et les locaux des syndicats. Désormais, ces espaces sont chauffés par des convecteurs électriques individuels ! Cela pose un problème de sécurité incendie. J’ai appris de source syndicale que l’un de ces appareils a pris feu, incident heureusement aussitôt maîtrisé », rapporte Didier Rykner.
« Cela fait des années que des travaux structurels n’ont pas été réalisés dans le bâtiment. Maintenant, il n’y a même plus de chauffage dans les bureaux de l’aile Mollien. Quand on arrive le matin, il fait 10 degrés ! » s’indigne Valérie Baud, secrétaire de section CFDT.
Lancée le 15 décembre par l’intersyndicale CFDT, CGT et SUD, la grève des agents a conduit à quatre jours de fermeture et à des pertes évaluées à 2,5 millions d’euros. Face à la plus longue grève de l’histoire du musée, le ministère de la Culture a maintenu la subvention à son niveau de 2025, augmenté de trois postes le plafond d’emplois et accordé une prime annuelle de 350 euros aux agents de surveillance de catégorie C.
Mais rien n’est réglé : « Le protocole d’accord est sur la table depuis trois semaines et rien n’a été signé. Nous demandons une signature tripartite entre direction, ministère et syndicats mais le ministère refuse », affirme Elise Muller, secrétaire générale de SUD Culture, agent de surveillance à l’aile Sully.
Tout en dénonçant « la suppression de 150 postes de surveillants en dix ans » (ils sont aujourd’hui 1 285), Elise Muller constate que « le malaise touche tous les services et toutes les catégories de personnel, des agents aux conservateurs ». À l’unanimité, l’intersyndicale dénonce le mode de gouvernance « vertical et très brutal » de Laurence des Cars, « qui ne disait jamais bonjour ».
Elise Muller ajoute : « Contrairement à son prédécesseur, la présidente ne venait jamais aux conseils sociaux d’administration et dirigeait le Louvre en cercle fermé avec une équipe de dix personnes. Son départ est un immense soulagement. » Dans ce contexte, l’attente vis-à-vis de Christophe Leribault n’est que plus grande. « Après quatre années difficiles, il faut remettre le Louvre à l’endroit », conclut la syndicaliste.
Annoncé en grande pompe par Emmanuel Macron le 28 janvier 2025, ce chantier pharaonique prévoit d’aménager une nouvelle entrée au pied de la Colonnade de Perrault, dans la façade est du palais et de creuser en sous-sol dans le périmètre Sully de nouvelles salles dont une réservée à la Joconde. Le budget de ce projet conçu pour désengorger l’accès par la pyramide de Pei et fluidifier la circulation à l’intérieur du musée s’élève à plus de 1,1 milliard d’euros, réparti en deux tranches : 666 millions d’euros pour la « Grande Colonnade » (entrée et salle de la Joconde) et 480 millions d’euros pour les travaux de rénovation du bâtiment, dont 80 millions affectés à la sécurité.
Le chantier de rénovation serait payé par les ressources propres du musée (depuis l’instauration de la différenciation tarifaire le 14 janvier 2026, les visiteurs non européens s’acquittent d’un ticket d’entrée à 32 euros, au lieu de 22 euros) et une aide de l’État. Les recettes de la licence du Louvre-Abou Dhabi et les contributions de mécènes internationaux qui ne se bousculent pas au portillon sont censés financer la « Grande Colonnade » qu’en interne certains ont déjà rebaptisée la « Grande Couillonnade » !
Honni par les syndicats qui dénoncent « la gabegie d’un projet lancé sans étude de faisabilité préalable, qui aboutirait à installer la Joconde en zone inondable », ce chantier est « porteur de risques financiers significatifs », prévient aussi la Cour des comptes. Prévue les 10 et 11 février, la réunion du jury qui devait désigner l’architecte qui pilotera ces travaux titanesques a été reportée sine die. Faut-il y voir un désaveu ?
Sans doute pas car, dans le communiqué annonçant mardi la démission de Laurence des Cars, l’Élysée en appelle à « une nouvelle impulsion forte pour mener à bien le projet Louvre-Nouvelle Renaissance ». Qualifiant ce programme de « mégalomane, inutile et nuisible », Didier Rykner plaide pour « l’aménagement peu coûteux de trois entrées à taille humaine côté Colonnade, sur les quais et rue de Rivoli ».
Sous couvert d’anonymat, d’éminents spécialistes s’interrogent : « Pourquoi ne pas exposer la Joconde en majesté et à la lumière naturelle dans le pavillon des Sessions, renommé galerie des Cinq Continents ? Il suffirait de transférer la centaine d’œuvres d’Afrique, des Amériques et d’Océanie qui y sont exposées au musée du quai Branly auquel elles appartiennent. »
Président du groupe Patrimoine à l’Assemblée nationale, le député Jérémie Patrier-Leitus (Horizons) observe : « Le projet Louvre-Nouvelle Renaissance doit être pensé à l’aune des missions du musée le plus fréquenté du monde. Comme le Louvre doit répondre à des injonctions contradictoires, il faut trouver un équilibre entre la sécurisation indispensable des œuvres et des espaces et la nécessité de continuer à faire vivre ce lieu ouvert qui rayonne dans le monde entier. »