La gastronomie accélère. Le repas de bistrot recule, bousculé par une déferlante de prêt-à-emporter, accessible et hautement signifiante.
Avec l’irruption de Tasty Crousty et de Master Poulet (avec son petit supplément polémique), l’univers de la gastronomie est sens dessus dessous. Soudainement, on observe que les restaurants pour la plupart n’ont pas vu le vent tourner depuis quelques lustres. Quelques-uns surveillent de près le lait sur le feu, mais les autres, mollement défendus par leurs syndicats, manifestant leur impuissance. « Nous n’avons pas su protéger la cuisine française et le fait maison », constate, navré et dépassé, Thierry Marx.
Pendant ce temps, la concurrence fait feu de tout bois. « Nous sommes dans une société de vitesse et de l’aisément mangeable, de la nourriture qui réconforte, observe Gautier Battistella, analyste de la scène gastronomique, auteur de Bocuse (Grasset). En gros, c’est mou, doux et grassouillet comme un ventre de bébé. On ne mâche plus, on mâchote. On ne croque plus, on laisse descendre tout en confort. La comfort food est à la gastronomie française ce qu’est le scrolling sur canapé est à la lecture, La Femme de ménage à la littérature ou Gims à la musique – vite avalée, aussitôt oubliée. »
À cela s’ajoute une clé : les prix pratiqués par les restaurants s’envolent, accompagnant le décrochage d’une partie de la population, comme le souligne l’Observatoire des inégalités. Ce déclassement se traduit par des arbitrages dans les loisirs et notamment par une tension croissante autour de l’alimentation de qualité et de la restauration.
Plus que jamais, sortir manger devient un acte occasionnel et socialement différenciant. « La food est le prolongement de notre identité, surtout à l’ère des réseaux sociaux », explique Hirmane Abdoulhakime, alias le roi du sandwich (@thedwichtorialist). En quelques posts, on affiche ses vacances, ses vêtements, ses choix alimentaires ; une manière de dire qui l’on est ou qui l’on veut être.
Il poursuit l’analyse : « Entre un burger de Dumbo, PNY ou Echo, on a tout de suite pigé si tu es streetwear, Virgil Abloh, sneakers pour le premier alors que PNY se veut plus populaire, casual, pendant qu’Echo respire la Californie, moins show off et proche de soi. Il en va de même pour le choix de ses restaurants, façon La Distinction de Pierre Bourdieu. Finalement, la France, qui est si pudique en matière de réussite sociale, l’affiche indirectement par ses choix de restaurants, fussent-ils de street food. »
Newsletter
La Tribune Dimanche
Chaque dimanche, l’essentiel de l’actualité économique, politique et sociétale.
Le roi du sandwich explique à quel point cette street food, loin d’être neutre, envoie des signaux sociaux constants. « En optant pour la brasserie Lipp ou le sandwich kurde de la rue Ramey dans le 18e, on s’affiche. De même, le sandwich grec pita de Filakia résonne bien avec aller faire ses courses rue du Nil et le fait d’habiter dans le 2e. »
Si elle traduit une société en mode profil bas, cette nourriture reste, comme la gastronomie, un vecteur d’identification et de communication. Et même si le creux de la vague est singulièrement bas, jamais on n’aura autant parlé de ce que l’on mange. Signe des temps, aux discussions philosophiques d’hier ont succédé d’autres échanges, la bouche pleine.