Peindre, photographier, filmer flou est un parti pris. À l'Orangerie, l'exposition « Dans le flou » est à voir de près.Que le flou est puissant, hypnotisant, bouleversant lorsqu'il se laisse voir de près. À l'Orangerie, les tableaux, sculptures, photos, films et vidéos choisis enlèvent le visiteur avec son consentement. Le flou magnifie le beau, l'amplifie. Il rend aussi acceptable l'insupportable. Pas besoin de voir avec précision et en détail les tours du 11 septembre s'effondrer.
En regardant, en devinant les gratte-ciel du World Trade Center peints par Richter, c'est notre imagination qui les fait tomber. L'imprécision visuelle ne dérange pas, elle emporte. Le flou excite, perturbe, alpague le cerveau, aiguise la curiosité, fait danser les neurones et swinguer l'imaginaire. Il aimante. Il conduit à un rapport dense et intime avec les œuvres, avec soi. Le flou conduit à l'introspection, à supposer, à interpréter. Le flou est poétique, politique, jamais innocent, jamais neutre.
Pas de mouvement floutiste. Pourtant, depuis le premier flouteur virtuose de l'histoire de l'art, Léonard de Vinci, de nombreux peintres impressionnistes, symbolistes, abstraits ont fait le choix du flou. Représenter avec flou est un choix qui requiert une immense précision. Pas de traits et de formes esquissés, de contours ébauchés, de sujets suggérés sans un immense talent. Turner, Redon, Carrière, Bacon, Rothko, Richter, Boltanski, Lavier, Cognée sont de grands maîtres flouteurs avec Monet, bien entendu.
L'impressionnisme est indissociable de la naissance de l'ère industrielle et de l'émergence de la photographie. Les fumées des usines, le brouillard pollué de Londres (le fameux smog) ont flouté de nombreuses œuvres impressionnistes. Alors que la photographie s'efforce de saisir le réel, le flou artistique des impressionnistes les a conduits à ne pas être concurrencés par le réalisme de la photographie.