Voyager en Norvège : l’essor des musées, d’Oslo au cercle polaire

« Ha en god tur ! » Bon voyage !
LTD/Morten Thorkildsen/Nasjonalmu

« Ha en god tur ! » Bon voyage !
LTD/Morten Thorkildsen/Nasjonalmu
En Norvège, l’herbe n’est pas plus verte ailleurs. Elle est la plus verte. Les Norvégiens vénèrent leurs montagnes vertigineuses plongeant dans la mer, naviguent sur les eaux douces et salées qui s’interpénètrent avec effusions en deçà et au-dessus du cercle polaire.
Si les Norvégiens s’adonnent à l’admiration de la nature, ils commencent seulement à la tromper en fréquentant les musées, qui poussent comme la bruyère. Le pays change à grande vitesse. Il est riche (pétrole, gaz, poissons). Il est beau, sauvage, mais ce n’est plus assez. De nouveaux musées naissent partout. Ha en god tur ! Bon voyage !
Oslo : Vigeland le sculpteur, Grieg le compositeur, Ibsen le dramaturge sont des artistes-trésors nationaux, sans oublier Munch, perle de l’humanité. Au bord du fjord d’Oslo, son jeune musée est un haut bâtiment moderne. Edvard Munch (1863-1944) est l’aimant du Grand Nord, l’amant de la mélancolie. Les cieux qu’il peint sont ceux qu’il a vus et dont il s’est emparé, en faisant les miroirs de son âme.
Des cieux sans fin, tourmentés, griffés de sang, emportés par des tourbillons de bleus, zébrés de jaunes hystériques, de verts impossibles. Ses cieux écrasent, emportent les humains à la condition si fragile comme l’était Munch. Ce dernier a peint des visages abîmés par la vie, absents, souffrant ou gueulant (Le Cri). Ses personnages sont des fantômes dont les yeux écarquillés semblent trouer la toile.
Tout Munch est dans son musée. Il est aussi le chemin invisible d’un voyage en Norvège. Pour digérer le vertige Munch, un plongeon dans le fjord est possible à partir des cabines de sauna qui jouxtent le musée. Le choc thermique adoucit le choc émotionnel.
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L’immense nouveau Musée national étend ses ailes au bord du fjord. En Norvège, l’art n’est jamais loin de l’eau. Surprise. Le musée expose Monet, venu quelques semaines en 1895 afin d’y peindre des paysages montagneux et enneigés. Munch est là et une découverte : John Savio, le peintre du peuple Sami (le vrai nom des Lapons), encore présent dans le Grand Nord, une sorte de Hokusai norvégien.
À côté du Musée national, le musée Astrup-Fearnley, consacré à l’art contemporain, vient de surgir de l’eau. Jeff Koons y fait son ridicule avec une sculpture en porcelaine flashy représentant Michael Jackson et son toutou de singe. Le musée révèle Hanne Borchgrevink, peintre norvégienne très inspirée par les paysages ruraux de son pays. De ses géométries dépouillées filtre l’odeur du saumon grillé.
Kristiansand est la ville-port à découvrir, située à quatre heures de train d’Oslo, sur la mer du Nord, à hauteur du nord de l’Écosse. Si le temps est souvent gris, les maisons du port de pêche sont de couleurs vives. Juste à côté, le port de conteneurs et leur agencement coloré forment une œuvre égayante involontaire.
La ville est petite, horizontale, d’où se dressent de gigantesques silos blancs devenus un étendard grâce à l’art. Cette cathédrale-musée accueille de l’art contemporain, nordique essentiellement. Le

est tout de béton ; conçu à partir de silos à blé datant des années 1930 intelligemment réinventés, c’est un chef-d’œuvre. Le hall d’entrée est vertigineux de hauteur. Nous pourrions être sous les propulseurs d’un centre de lancement de fusées.
Au dernier étage, soudain, des portes s’ouvrent automatiquement. Le choc ! Des aurores boréales défilent d’un mur à l’autre, des figures de lumière swingantes, nées d’algorithmes, dansent sur la musique de Jónsi, auteur de l’installation. Opération hypnose réussie. Les visiteurs s’allongent et s’oublient. Dans une salle voisine, cerise sur le saumon, Munch et Savio réunis.
Le musée abrite essentiellement des œuvres offertes par le milliardaire Nicolai Tangen à sa ville natale. Le Kunstsilo est leur vertical écrin. Incontournable.
Pour naviguer de musée en musée vers l’extrême nord, mieux vaut prendre un bateau express côtier, villes et villages se trouvant à flanc de fjord. Grâce au Gulf Stream, la mer ne gèle jamais. Départ de Bergen pour Trondheim, troisième ville du pays. Là encore du nouveau sous le 63e parallèle nord.
Une ancienne poste est devenue musée privée d’art contemporain, le PoMo. Un arcen-ciel avec des lettres imaginées par Ugo Rondinone annonce la couleur. Ici vit l’art dans une ville plutôt grise. Le visiteur accède aux salles par un escalier orange immanquable, rempart joyeux anti-gris à la pluie, souvent là.

À côté du PoMo est exposée la reine du tissage, Hannah Ryggen, disparue en 1970 à Trondheim. Ses tapisseries expriment son désir de justice sociale, son horreur et sa peur du fascisme, sa détestation de la guerre. Aujourd’hui, elle tisserait cent heures par jour.
Passage en douceur du cercle polaire arctique. Les cieux de Munch se posent sur la mer de Norvège. Extase. Arrêt à Bodo, grand village de pêche. Le Kunstmuseum, petit musée tout frais, vient d’ouvrir. Dans une salle, des tableaux archi-colorés d’Audar Kantun, né en 1985 à Bodo.
Kantun représente des pêcheurs, banal pour un pays de pêcheurs sauf que ses marins s’embrassent en étreintes goulues sous l’œil étonné et amusé d’un crieur échappé de l’œuvre de Munch. Ces tableaux n’ont pas choqué le moindre villageois. Vivre au-delà du 66e parallèle nord rendrait-il plus tolérant qu’ailleurs ?
Le cap Nord dépassé, navigation en mer de Barents. Les terres sont désormais celles du peuple Sami. La ville de Kirkenes est la dernière de la Norvège avant la Russie, à 8 kilomètres. C’est là que vécut le seul artiste Sami à notoriété internationale. John Savio (1902-1938) a suivi des cours d’art à Oslo, impressionné par Munch et son travail de gravure.
Le petit musée Savio présente des œuvres naïves, scènes de chasse, traîneaux en course folle, éleveurs en tenue traditionnelle. Ces scènes ont une grande force graphique et poétique. Au-delà du musée, tout n’est que collines, bouleaux, lacs et rennes.
Oslo, Kristiansand, Trondheim, Bodo, Kirkenes ont toutes fait le choix de l’art, qui s’en plaindra ? Pas les Norvégiens, hautement discrets. Si la nuit commence maintenant à envahir le jour, elle permet de contempler un des plus beaux spectacles vivants qui soient : les aurores boréales.
À lire également
Carnets d'adresses
📍Oslo
- Musée Munch
- Musée national
- Musée d’art contemporain Astrup-Fearnley
📍Kristiansand
- Kunstsilo
📍Trondheim
- PoMo Museum
📍Bodo
- Nordnorsk Kunstmuseum
📍Kirkenes
- Musée Savio
📍Express côtier
- Hurtigruten (Bergen-Kirkenes)