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Bartabas : « Écrire, c’est ce qui me passionne aujourd’hui »

Photo de Anna Cabana

Propos recueillis par Anna Cabana

Publié le 23 mars 2026 à 08:00

« Les cogne-trottoirs » de Bartabas, Gallimard, 288 pages, 21 euros.

« Les cogne-trottoirs » de Bartabas, Gallimard, 288 pages, 21 euros.

LTD/Mantovani-Gallimard/opale

La Tribune Dimanche

N145 ● 12 juillet 2026

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ENTRETIEN — Par la grâce de ce roman initiatique qui redonne corps et âme aux saltimbanques de sa jeunesse, le fondateur du théâtre équestre Zingaro renaît en… écrivain.

Au début, on se croirait dans un conte de Grimm : une fillette s’échappe avec un âne dans la forêt après avoir survécu à l’abîme, elle y a perdu la voix, on ne sait pas à quelle époque on est, ce pourrait être au Moyen Âge, elle croise la route de « l’Ange blanc », un funambule qui l’initie avant de s’en retourner à sa vie solitaire, non sans lui avoir fait griller des chamallows le soir précédent – « c’est sa façon de dire adieu », relève le narrateur, et de nous faire comprendre qu’on est au XXe siècle. Elle rejoindra Paris et une tribu de « cogne-trottoirs », ces saltimbanques âpres, tendres et fêlés qui lui enseignent l’art – au sens propre – de la rue et de la vie. De faire la manche en jouant une pièce de théâtre avec le public. De se révéler dans les yeux des badauds.

Notre orpheline devient Cascabelle et son âne Balthazar. « Douée d’une écoute animale », elle provoque les confidences – et le dévoilement – des membres de cette tribu plus-baroque-tu-meurs. Lesquels, en retour, font son éducation. Et là on entre dans le roman d’apprentissage. « L’Amiral » lui propose un rituel : trois journaux à lire chaque matin avant de les découper pour que ça serve de papier toilette à tous les Baladins du Temple – leur nom de scène.

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Puis « l’Érudit » de la troupe lui offre Les Misérables, en lui demandant de lui expliquer l’histoire d’une phrase, sur son ardoise. Elle écrit : « Rédemption ». En finissant Madame Bovary, elle écrira : « Le corps, rien que le corps ». De Détruire, dit-elle (qui lui est, celui-là, offert par « la Mésange »), elle écrit : « C’est un livre qui interroge la poussière des mots ». En refermant ce premier roman de Bartabas, on a envie d’écrire ceci : Christian Bobin s’y serait trouvé à son aise. La poésie y caresse les étoiles, même les plus noires.

« Quand tu danses sur la corde, c’est un mouvement qui naît du talon pour se répandre dans les étoiles », enseignait l’Ange à la môme. Grâce aux livres, cette dernière « apprend à nommer chaque état d’âme. Mais c’est au-dehors qu’elle a besoin de célébrer les noces de l’éveil », écrit Bartabas qui, comme son héroïne, ne choisit pas entre l’exaltation – physique et métaphysique – des prouesses du corps et la foi littéraire. Le jeu gouailleur et l’extrême profondeur. Le voyage auquel il nous convie ici est étincelant. L’écuyer légendaire ne se contente pas de faire jaillir la force vitale et désespérée de sa jeunesse de saltimbanque ; il renaît en écrivain.

LA TRIBUNE DIMANCHE — La vie des « cogne-trottoirs » qui donnent son titre au roman, c’est votre jeunesse. Aussi vous cherche-t-on dans tous les personnages jusqu’à ce que, soudain, vous surgissiez…
BARTABAS — Je l’ai fait parce que je savais que les gens allaient se dire : Bartabas, c’est qui ? C’est l’Amiral ? C’est Cascabelle ? J’ai voulu couper court aux spéculations. Et le lecteur comprend alors que tout ce qui s’est passé avant mon surgissement, c’est mon humus, « l’humus poétique et sauvage de mon art », pour reprendre l’expression de Denis Podalydès dans le message merveilleux qu’il m’a envoyé après avoir lu le roman.

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On sent sous votre plume une nostalgie de la rue et du cache-cache avec la police ; se trompe-t-on ?
J’ai commencé comme ça, dans cette âpreté-là. Cette énergie de la rue m’a guidé toute ma vie. Dans la rue on devait s’arranger pour que tout le monde paie. Au moment le plus fort, il fallait tout arrêter et dire : « Maintenant, si vous voulez la suite… » Notre façon de faire la manche, c’était de jouer avec le public, pas de le faire de manière triste en posant un petit chapeau.

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Pourquoi avoir attendu l’âge de 68 ans pour écrire un roman ?
Je suis un jeune écrivain d’âge mûr. Je suis très animal. Quand je sens que c’est le moment de faire un truc, je le fais. Là, j’ai eu besoin de me mettre à l’écriture sérieusement, à la littérature, mais vraiment besoin ; ce n’est pas une petite coquetterie « tiens, ça serait bien d’écrire un roman » parce qu’on me l’avait proposé évidemment 100.000 fois avant. Dans les spectacles de Zingaro, il n’y a jamais d’histoire mais un thème autour duquel est construite une suite de tableaux ; chaque spectateur se fait sa propre histoire en fonction de sa sensibilité.

Raconter une histoire en disant : « Il était une fois », ce n’était pas tellement mon truc. J’ai été très, très surpris parce qu’à un moment les personnages que j’avais imaginés se sont dressés devant moi et m’ont dessaisi de mon « je » ; ce n’est plus toi qui dis « je », ce sont les personnages eux-mêmes. Cette force-là, je ne m’y attendais pas. De même que ça a été une découverte pour moi de comprendre que tu peux être plus personnel en racontant une histoire qu’en disant « je ». C’est seulement après avoir écrit que j’ai mesuré tout ce qui passait de moi à travers ce roman.

C’est un livre sur l’écoute animale. C’est le cœur, c’est ma signature.

N’était-ce pas l’occasion de mettre de côté votre nom de scène pour faire figurer votre vrai patronyme sur la couverture ?
Non ! À 16 ans, j’ai renié ma vie d’avant. En se choisissant un surnom, les gens comme moi signifiaient qu’ils étaient en dehors de la société, dans les marges. Coûte que coûte, il fallait défier le théâtre traditionnel et l’institution. Tu te fabriques un personnage pour en faire ta vie, pas une carrière ni un moment. Ta vie ! Ce serait une aberration de dire aujourd’hui : « Je m’appelle machin donc je ne suis plus Bartabas. » Si je devais changer de nom, ce que je ferai peut-être un jour, je ne le ferais pas pour mettre mon vrai nom, mais pour ne pas mettre Bartabas. Pour voir comment est reçu un livre dont on ne sait pas qui l’a écrit.

Est-ce dire que vous allez écrire d’autres romans ?
Oui, je le sais maintenant. C’est ce qui me passionne aujourd’hui. Moi qui ai toujours habité dans ma caravane, pour la première fois de ma vie je me suis acheté une petite baraque il y a quatre ans. Pour écrire. Je l’appelle ma maison d’écriture. [Des aboiements de chien retentissent ; c’est son téléphone.] Dresser des chevaux et écrire sont des disciplines très très proches, toutes les deux très solitaires. Les entretiens silencieux que pendant cinquante ans j’ai eus avec les chevaux m’ont préparé à écrire.

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Tu es sur ton cheval, tu es tout seul, tu analyses ce qui se passe, tes sensations par le corps, ta pensée, l’écoute, tu cherches l’équilibre parfait, le bon rythme d’un mouvement, l’amplitude d’un geste, l’intention d’un geste, exactement comme quand tu travailles une phrase, son rythme, et que tu cherches le mot qui correspond précisément à ton intention. Dans les deux cas, il y a la quotidienneté et la discipline. Ce fut une bataille de dresser les mots ! [Un sourire victorieux barre son visage.]

« Dresser les mots » pour qu’ils racontent ce que vous appelez « l’écoute silencieuse »…
Oui, c’est un livre sur l’écoute animale. C’est le cœur, c’est ma signature. Si Cascabelle est muette, c’est pour la rendre plus animale. Tu te confies à un animal parce qu’il ne va pas te répondre. Surtout, il ne va pas aller raconter à l’autre ce que tu as dit. Je trouvais que c’était le bon personnage pour provoquer la confidence. J’aime le silence. [Celui qui dit ça ne lui laisse pas la moindre chance, au silence, pas une seconde de blanc, il parle plus viiiiite encore que ses jambes bougent sous la table. Sitôt qu’il se tait, la timidité prend toute la place, alors ses mots repartent au triple galop.]

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Le compagnon de votre héroïne est un âne qui apprend le funambulisme en même temps qu’elle ; avez-vous aussi voulu écrire un conte fantastique ?
Je voulais que ce soit magique mais ancré dans le monde réel. L’âne, qui est un âne philosophe, un âne qui pense, est un personnage essentiel. J’en ai fait un funambule parce que j’aimais bien cette idée. Les ânes et les mules sont les seuls équidés qui ont la conscience de leur posé de membres. Ce que n’ont pas les chevaux. De là à marcher sur un fil, évidemment, il n’y a qu’un pas… Mais comme c’est Bartabas qui le dit, ce doit être possible ! [Rires.]

D’autant plus que vous ne lésinez pas sur les détails techniques…
J’ai fait exprès pour essayer d’accréditer la thèse de l’âne funambule… Et puis je trouve que le langage technique a une grande poésie quel que soit le métier. « L’âme d’un câble ». J’adore.

Ce que vous adorez, n’est-ce pas surtout la métaphysique ?
Quand tu travailles cinquante ans avec des chevaux, tu ne peux pas te dire : « Putain toute ma vie je n’ai fait que tourner en rond » !

📚 « Les cogne-trottoirs », Bartabas, Gallimard, 288 pages, 21 euros.

Propos recueillis par Anna Cabana

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