« Ben ou l’art de la fuite », de Micha Lewinsky. Notre roman coup de coeur de cette rentrée littéraire

Micha Lewinsky signe son premier roman avec « Ben ou l'art de la fuite »
LTD/DR

Micha Lewinsky signe son premier roman avec « Ben ou l'art de la fuite »
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Comme il est bon de rire, surtout du pire, surtout quand, comme maintenant, tout fout le camp ! C’est le pari du scénariste et réalisateur suisse allemand Micha Lewinsky qui a construit son premier roman à la manière d’une comédie burlesque. Si le fond est double, sinon triple, Micha Lewinsky ne se prive cependant pas d’actionner les grosses ficelles.
Jugez plutôt : Benjamin Oppenheim, dit Ben voire Benni, presque 50 ans, est un écrivain égocentrique et paumé – sous le nez duquel « de plus en plus de portes se referm[ent] sans bruit » – doublé d’un Juif névrosé souffrant du « traumatisme transgénérationnel » des descendants de déportés. Sa femme Marina est une kinésithérapeute qui ne lui a pas pardonné de ne plus savoir lui donner du plaisir et de l’avoir trompée.
Avec leurs deux enfants – Rosa, 15 ans et son petit frère Moritz –, ils vivent à Zurich, mais plus ensemble, enfin plus tout à fait. Séparés depuis des mois, ils dorment toujours dans le même lit ; chacun son tour (« Le lundi et le mardi, c’était Ben ; le mercredi et le jeudi, Marina. Le week-end, ils alternaient »), faute d’avoir de quoi payer le loyer d’un deuxième appartement. Lui a une nouvelle copine, Julia Beck, une artiste plasticienne « acclamée », dont le fils, Prince, désire le voir mort.
Pour mettre un peu de politique dans tout ça, « la situation à l’Est » fait peser la menace d’une troisième guerre mondiale dont nos deux protagonistes finissent par se convaincre de la survenue, à force de la redouter. Parce que Stefan Zweig, son écrivain préféré, s’était installé à Petrópolis lorsqu’il était persécuté par les nazis, Ben s’est convaincu – et Marina avec – que, « si le pire devait arriver », il fuirait au Brésil. Une nuit où un dépôt d’armes explose à la frontière biélorusse, ils passent à l’acte. Et c’est… le désenchantement.
« Lorsque Stefan Zweig foula le sol brésilien pour la première fois, il se montra ‘’à la fois fasciné et bouleversé’’. Il décrivit l’arrivée à Rio de Janeiro comme ‘’l’une des impressions les plus puissantes de [sa] vie’’. Il fit l’éloge de ‘’la combinaison unique de mer et de montagne, de ville et de nature tropicale’’, de ‘’la hardiesse et la grandeur dans toutes les nouveautés, en même temps qu’une culture ancienne, particulièrement bien préservée grâce à la distance’’. Il fut submergé par une vague de beauté et de bonheur ‘’excitant les sens, tendant les nerfs, élargissant le cœur’’. Ben avait peut-être trop d’attentes. »
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Tout le sens de la dérision de Micha Lewinsky se niche dans cette chute, dont la brusquerie n’a d’égale que l’étalement lyrique des préludes. Les phrases qui suivent cinglent : « La passerelle les mena directement de l’avion jusqu’à un bâtiment climatisé de l’aéroport qui sentait le kérosène et les arômes de fruit artificiels. […] Même un maître tel que Zweig n’aurait pas pu arracher le moindre soupçon de poésie à cette arrivée. »
Au premier comme au dix-huitième degré, l’auteur de Vingt-quatre heures de la vie d’une femme est l’inspirateur en chef de ce roman qui se joue – pour mieux les conjurer – des angoisses et des peurs de l’époque. « La peur est ma seule règle », dira avec lucidité Ben avant de participer, avec une poignée de « candidats à l’illumination », à une cérémonie hallucinogène avec les Yawanawa.
Ici, le grotesque – pourtant poussé loin – réussit à ne pas insulter l’intelligence. Mieux : les deux font alliance. À l’instar du quiproquo dont on se régale quand Ben, visitant son meilleur ami Joachim à la clinique, prend un patient pour un psychiatre et lui parle du seul sujet qui l’intéresse, lui-même. Sans doute la palme revient-elle à la scène père-fils avant la fuite : alors que Ben voudrait enfin oser parler de sa séparation avec Marina, tombe de son sac un préservatif spécialement conçu pour les hommes qui veulent durer plus longtemps au lit. Comme si ça ne suffisait pas, il renverse un vin rouge hors de prix sur le pantalon paternel.
C’est ce moment-là que le narrateur, décidément taquin, choisit pour nous apprendre que Ben « n’avait essayé qu’une seule fois d’écrire une comédie. Mais les personnages lui avaient fait trop de peine. Il était tout bonnement incapable de les torturer autant que le genre l’exigeait ». Micha Lewinsky n’aurait pu justifier plus malicieusement le fait de n’avoir pas, lui, de tels scrupules. En effet il les torture, ses personnages. D’une situation embarrassante l’autre.
Et comme le dit Marina à Ben à l’hôpital, tandis que leur fils vient d’être mis en isolement : « Plus la situation empire, plus tu es drôle. » Spirituel, même. Notamment quand, revenant sur les premiers temps de sa relation avec Marina, il constate : Si « les ancêtres juifs de Marina lui importaient tant », ce n’est pas pour la religion. « Ben n’avait jamais cherché de femme prête à s’installer avec lui. […] Non, il avait cherché une femme prête à fuir avec lui. »
Le sujet est moins la fuite en tant que telle, évidemment ratée, sans quoi ce ne serait pas drôle – il ne faut pas voir dans le titre autre chose qu’une antiphrase – que le fantasme du grand départ. Voilà un livre à mettre dans les mains de ceux qu’affolent les temps chamboulés que nous traversons. Ce n’est pas pour rien que Micha Lewinsky a placé en épigraphe cette phrase, de Zweig bien sûr.
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« Certes, notre présent n’est pas tel qu’il nous soit facile de l’aimer : rarement il a été imposé à une génération de vivre d’une façon aussi surtendue que la nôtre et nous éprouvons tous parfois le désir de nous reposer un moment devant la surabondance d’événements qui se produisent à notre époque, de reprendre haleine au milieu de l’incessant assaut politique que nous subissons. » Ça date de… 1943.