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Rentrée littéraire : Caroline Lamarche, Ramsès Kefi, Maggie Millner… Notre sélection de la semaine

Juliette Einhorn, Anne-Laure Walter, Arnaud Cathrine

Publié le 17 septembre 2025 à 13:00

Découvrez notre sélection de la semaine du 15 septembre en cette rentrée littéraire.

Découvrez notre sélection de la semaine du 15 septembre en cette rentrée littéraire.

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La Tribune Dimanche

N145 ● 12 juillet 2026

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« Le Bel Obscur » de Caroline Lamarche, « Quatre jours sans ma mère » de Ramsès Kefi, « Couplets – Une histoire d’amour », de Maggie Millner : découvrez notre sélection littéraire de la semaine du 15 septembre 2025.

La mère de son arrière-arrière-grand-oncle

Caroline Lamarche crée, entre un aïeul sorti de l'ombre et elle-même, un jeu de miroirs kaléïdoscopique.

« Le Bel Obscur » de Caroline Lamarche, Seuil, 240 pages, 20 euros.
« Le Bel Obscur » de Caroline Lamarche, Seuil, 240 pages, 20 euros. (Crédits : LTD/Valérie Sonnier/Seuil ; DR)

Caroline Lamarche trace des traits d'union : elle écrit des romans et des nouvelles, pour les adultes mais aussi pour la jeunesse. Pour raconter comment elle s'est « laissé tuer sans effusion de sang », elle écrit un polar intime qui est avant tout un roman-résurrection. Démontant l'horlogerie de sa « conjugalité perdue », l'écrivaine fait un voyage dans le temps, débusquant l'existence d'un ancêtre oublié.

Parce qu'elle a été contrainte, pendant trois décennies, d'accepter l'homosexualité et la double vie de son mari, qu'elle s'est sentie veuve alors qu'il n'était pas mort, elle se fait exploratrice pour arpenter ces territoires inconnus qui ont craquelé son identité. Comment dénouer le silence installé entre elle et Vincent, « ces mâchoires de loup » qui l'ont fait basculer dans une non-existence ? Elle dresse l'inventaire de ses archives : ses lectures (les alchimistes grecs), les recherches familiales de son père, ses cahiers Clairefontaine à elle.

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À un siècle et demi de distance, elle rencontre Edmond, un aïeul né à Liège en 1834 dont on ignore presque tout, bizarrement biffé de l'histoire des siens. À partir de photos (est-il étudiant, mineur, travesti ?), d'un diplôme, de deux documents et de cinq dates, la voici happée par un destin qui lui semble faire écho au sien. Partir sur les traces d'Edmond, dont on lui dit qu'il est son « jumeau astrologique », lui fait lire en surimpression, dans l'omission de cet être oublié, les échos troubles de son propre obscurcissement. Aborder, à la diagonale d'elle-même, une zone grise ; ses propres trous noirs. S'éviter pour se trouver.

Elle entre donc, cent soixante ans après sa mort, dans un dialogue posthume avec cet inconnu qui s'est éteint à 30 ans et qui devient un ami des limbes. Ce qui donne au Bel -Obscur sa « vibration », sa puissance et son charme est ce lien mystique que Caroline Lamarche noue entre elle et lui, dont elle se sent à la fois la sœur d'âme et la mère adoptive « par [s]on désir de le réintégrer dans la famille ». De faire converser sa féminité à lui, qui n'aimait pas les femmes, et la masculinité, dit-elle, de son âge mûr à elle.

Là est la merveille, littéraire et subversive  : examiner l'énigme de sa propre vie, au-delà de tout manichéisme.

Décryptant un texte lyrique et tourmenté écrit par Edmond, elle comprend qu'il a été rédigé pour être lu après sa mort : une lettre de consolation écrite à sa mère, rendant probable une disparition volontaire. C'est cette mort en 1862, seul dans une chambre d'hôtel, à Orléans, constatée par un « ami », et le nom d'un homme sur le portrait d'Edmond, qui lui font penser qu'il était homosexuel, à une époque où le mot n'existait pas mais où l'acte était pénalisé.

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Dans un art rhapsodique du détour, les destins de l'aïeul et de son arrière-arrière-petite-nièce, liés par une commune « assignation à l'invisibilité », s'élucident mutuellement. Edmond devient un « compagnon intérieur », un point de rencontre subliminal entre la narratrice et son mari, incarnant à la fois Vincent par leur goût commun pour les hommes et elle-même par leur bannissement.

Cet homme proche et lointain est, pour elle, une figure tierce où projeter son équation personnelle indéchiffrable : fréquentant les amants de son mari, elle ne se vivait pas comme une victime, avait elle aussi des amants, mais s'est laissé en même temps exclure de sa propre maison, s'empêchant de construire des relations durables alors que Vincent enchaînait les amours. Là est la merveille, littéraire et subversive  : examiner l'énigme de sa propre vie, au-delà de tout manichéisme, avec la même curiosité accueillante que celle qui entoure le mystère fécond de la vie d'Edmond.

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Un seul être vous manque

La disparition volontaire - et temporaire - d'une mère est l'électrochoc qui manquait à un père et à son fils pour apprendre à s'aimer.

« Quatre jours sans ma mère » de Ramsès Kefi, Philippe Rey, 204 pages, 20 euros.
« Quatre jours sans ma mère » de Ramsès Kefi, Philippe Rey, 204 pages, 20 euros. (Crédits : LTD/DR)

Entrer en littérature par le lien mère-fils : rien de surprenant, c'est souvent ainsi que tout commence en écriture. Mais c'est bien la seule fois que Ramsès Kefi se situe là où on l'attend. Pour le reste, son premier roman déjoue avec agilité les attentes narratives en choisissant comme déclencheur la fugue d'une retraitée tunisienne, Amani.

Comme tous les lundis, elle a cuisiné ses pâtes à la sauce piquante, saisi son cabas Ikea, et quitté l'appartement. Sauf que ce jour-là, elle n'est pas revenue. Son fils Salmane, 36 ans, master d'histoire en poche, vit toujours chez ses parents et partage ses journées entre la Caverne - sa cité, où il traîne avec ses potes - et le fast-food « fusion » génialement baptisé « Chirachid », qui mêle sushis et tajines. À lui, elle laisse un mot : « Je dois partir, vraiment. Mais je reviendrai. Tu comprendras. Je t'aime. »

Hédi, son mari, encaisse mal le choc. Il bazarde son alliance dans la minute - enfin, dès qu'il parvient à retirer l'anneau incrusté dans sa chair - et, armé d'un tournevis, démonte, vis après vis, ce foyer que sa femme aurait détruit en l'abandonnant. Face à ce naufrage paternel, notre Tanguy de banlieue se met à chercher Amani. Il s'aperçoit qu'il a été un « sous-fils » : « champion des odes à la Mama » mais pas « capable de sacrifier un milligramme de routine ». Cette prise de conscience ouvre quatre jours d'errance, d'enquête sur ses origines tunisiennes et surtout d'introspection.

Certes le primo-romancier abuse parfois de son sens de la formule, mais on lui pardonne.

Si le titre fait écho au madré Trois Jours chez ma mère de François Weyergans, Ramsès Kefi a surtout la verve et l'humour. Sa chronique sans cliché de la cité se révèle pleine de trouvailles et d'oralité savamment dosée. Ainsi, pleins d'autodérision, les habitants de la Caverne ont tagué des bisons sur les murs, ce qui fait dire à Salmane : « Nous sommes les HLM de Lascaux. » Les punchlines s'enchaînent sur le parking entre copains ou au Mascara, bar de quartier « où l'on loue du matin au soir la France de Valéry Giscard d'Estaing et le génie de Cloclo », incarnation d'un monde ouvrier disparu, remplacé par les chichas du centre-ville.

Certes le primo-romancier abuse parfois de son sens de la formule, mais on lui pardonne. Car cette accumulation d'images et de saillies finit par bâtir une élégie drôle et mélancolique. La mère se densifie en s'absentant, le père se révèle dans sa fragilité, et le fils, enfin, ose affirmer : « Cette semaine, je suis enfin devenu un homme. »

Ode à celles, invisibles, qui tiennent les foyers, déclaration d'amour pudique et vibrante, ce premier roman fait surgir une mère comme on en a rarement croisé dans les livres. Et dans une rentrée saturée de figures maternelles, celle d'Amani s'impose avec éclat.

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Révolution sentimentale

Une Américaine envoie son couple valser et s'autorise enfin le feu de la passion.

« Couplets – Une histoire d’amour », de Maggie Millner, traduit de l’anglais (États-Unis) par Julia Kerninon, Les Escales, 144 pages, 18 euros.
« Couplets – Une histoire d’amour », de Maggie Millner, traduit de l’anglais (États-Unis) par Julia Kerninon, Les Escales, 144 pages, 18 euros. (Crédits : LTD/DR)

C'est une femme qui se dit perpétuellement en retard. Y compris dans sa vie amoureuse, comprend-on à la lecture de ce premier roman détonnant. Poète et professeure, elle vit depuis huit ans à Brooklyn avec un homme et un chat. Une vie conformiste, ouatée, mais pourquoi pas ? Alors, oui, il y a bien ces nuits hantées par des corps féminins et si désirables... Les fantasmes ne sont-ils pas faits pour rester fantasmes ? C'est ce qu'elle se raconte : « Sur le sexe, j'avais des opinions empathiques, lucides, apprises / par cœur, / comme une croûte sur un sombre cloaque d'ambivalence. »

Jusqu'à ce qu'un soir, dans un rade, elle rencontre une femme proprement fascinante : « Mon œil aimait / tout ce qui tombait sous son regard. / Et un jour, il a découvert un miroir. / Et celui que j'aimais n'était nulle part / dans le reflet. Et elle, elle était partout. » On s'en doute, elle va commencer par résister à cette attraction, se donnant la juvénile impression de vivre dans une télé-réalité qu'elle nomme successivement et non sans malice : « Et puis merde, je lui envoie / un texto, / ou Tout va bien, tu es juste amoureuse une fois de plus, / Ou encore La vraie vie : avoir vingt-huit ans à Brooklyn. »

Alternant prose et fragmentation poétique, Maggie Millner donne voix au « duo complexe » qui bataille en elle.

« Suis-je amoureux ? demandait Barthes. - Oui, puisque j'attends. » Ici, l'amour se signale par la peur bleue que cette femme la fuie. Après avoir demandé la permission à son conjoint (si, si), elle se jette à corps perdu dans cette passion (bien sûr, le compagnon devra faire place nette).

Alternant prose (dans laquelle elle s'adresse à elle-même au « tu ») et fragmentation poétique (qui s'énonce au « je »), comme deux focales pour tenter de cerner une seule et même révolution amoureuse, Maggie Millner donne voix au « duo complexe » qui bataille en elle et chante, littéralement, avec un son d'une modernité revigorante, le regret de voir un amour finir et la puissance de la passion naissante.

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Ce tissage formel n'a rien de déroutant, c'est la grande réussite de l'autrice qui fait souvent penser à une autre Maggie : Nelson. Et puis, avouons qu'on n'en a jamais assez de ces êtres domestiqués qui sortent de leur cage et nous confortent dans l'idée que brûler vaut peut-être parfois autant que durer : « Pour n'importe quelle sensation féroce, sans entrave, / je sais aujourd'hui que j'abandonnerai presque tout. » Dans ce chant d'amour, le désir est enfin roi : « Et peu importe ce que tu fais, / tu ne peux pas ne pas désirer. Trempe ton pied / si tu en as envie. Pourquoi pas. Personne ne regarde. »

Juliette Einhorn, Anne-Laure Walter, Arnaud Cathrine

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