Rentrée littéraire : Thibault Daelman, Lola Gruber... Nos critiques de la semaine
Anna Cabana et Alexis Brocas

Notre sélection littéraire de la semaine.
LTD/DR
Anna Cabana et Alexis Brocas

Notre sélection littéraire de la semaine.
LTD/DR
À chaque rentrée, on le cherche tous, le premier roman par la grâce duquel une nouvelle étoile s'allume dans le ciel de la littérature. Une puissance qui se fait les dents, la présence derrière les mots. Dans L'Entroubli, c'est derrière chaque syllabe qu'on entend battre le cœur de Thibault Daelman. Lequel a d'ailleurs essaimé, telle une signature dont la jolie puérilité contraste avec la flopée des violences qu'il consigne page après page, plusieurs « cœur battant » dans son texte, et même une contresignature : un « contrecœur battant ». Le tout en invoquant la « liesse » - 13 occurrences... -, qui est comme le contrepoint des souffrances.
Car le narrateur relate une enfance dans la crasse, la pauvreté, les hurlements, l'alcoolisme d'un père « puant, patraque, moribond » - dans la haine duquel les cinq garçons ont été élevés - et l'omnipotence d'une mère qui pense que ce fils-là fera « peut-être quelque chose » de sa soif de mots.
Ces derniers courent, volent et nous vengent de manière aussi fluide que l'existence qu'ils dépeignent est entravée, meurtrie, cognée, salie et on en passe, parce que c'est ce à quoi s'emploie, et avec quelle ferveur, Thibault Daelman : faire virevolter sa plume au-dessus de l'horrible.
« Le chaos n'est que rétrospectif. [...] On criait de rien, se taisait de moins encore. On s'instruisait de ce qu'on inventait, devançait l'inconnu à grands gestes, à hautes voix. On négociait le mystère, se jouait de savoir, s'éparpillait, développait, poursuivait, s'interrompait, frappés de cette absence, brusque, qu'on n'appelle pas encore penser. C'est l'instant qui nous crachait, nous reprenait. Nous étions envahis de son. Du son de nous. Vacarme qui s'ignorait. Ça bruitait, ça chialait, englobait. [...] Voguant au possible, on n'était rien. Rien que nous. »

Au cœur de ce « nous », il y a donc la mère gorgone que seuls attendriront ses fils tant qu'ils seront enfants - ensuite son dédain enragé triomphera également d'eux. En attendant, son fils la transforme en poème :
Chaque dimanche, l’essentiel de l’actualité économique, politique et sociétale.

« Maman. Une voix, une diction, une chaleur.
Un corps géant, plus entier qu'un monde.
Et, à portée de peau, une peau, un infini de peau à saisir, sentir, contempler.
Là, des plis connus de bras, de cou, et soi - à même - bercé de fait, consolé d'une tristesse ou de rien, mais consolé, respirant où ça respire, où ça bat.
S'y blottir c'est se rejoindre. »
La tendresse est loin d'être la note dominante. Dans son cheminement vers la majorité, Thibault Daelman n'a - à l'exception de la « cascade aigre de mots » qui toujours s'échappait de la mère et « qui finissait en insultes, en pleurs, à hurler » - qu'une seule boussole : l'avidité de vivre et d'écrire.
« Je voudrais haïr la vie, mais en suis affamé. [...] Mes yeux ont faim d'un monde dont j'ai horreur. » Il raconte le pire et vous emporte vers le meilleur : l'ode au langage. Les mots sont, écrit-il, « des perspectives ». Tout est là, dans cette métaphore somptueuse de vérité... et de simplicité. « J'ai, dans le crâne, du verbe au lieu des neurones.
Le verbe, sur tout, m'est un souffle.
Un souffle permanent que j'écris à l'occasion. Vertige absorbant dont je reviens farouche, cœur battant. »
Signature, vous dit-on. Les séances d'écriture ont la couleur de la transe. « J'aime l'idée presque mystique de n'y être pour rien. » La langue lui inspire des licences, et notamment avec ses chers « verbes ». Foin de la transitivité et de l'intransitivité ! « Une imposante poitrine haletante débordait le manteau. » La grammaire s'incline. Sous sa plume, « un mal lui fronce l'âme ».
Celui dont le cerveau ne laisse échapper aucune enseigne, aucune inscription, aucune étiquette n'ouvre pas de livre. Lire, écrit-il, « serait devoir mes mots à d'autres. Je ne veux devoir mon souffle à personne. Lire serait fondre ce souffle dans le vaste, l'y perdre. Je me refuse à cette communion et fais de ce refus une loi. » Une « religion secrète. »
Pas d'abstinence de télévision, en revanche. « Dès mon retour (du collège), j'allume l'écran et, la tête la première, tombe dans l'immédiat. L'humour se réduit à la moquerie. Le débat, quand ça lui prend, se fait appeler "polémique". Mot sophistiqué appliqué à cette activité sans consistance. Ça croit débattre. Ça se débat. Cascade abjecte, boue d'opinions où le conflit se plaît à gesticuler, à se perpétuer, à bruire. L'actualité est une incontinence dont on se dispute les déjections. [...] Tandis que le bruit remplace la pensée, le futile se change en système, en mentalité, en époque. » Où l'on voit que l'écriture portera notre jeune écrivain bien au-delà du foyer de l'enfance.

Cela commence par une de ces farces dont le milieu de l’édition a le secret : un beau jour, la «docte assemblée» remet son prix et sa médaille Pic de la Mirandole à l’autrice d’un best-seller commercial qui livre un discours de remerciements à la hauteur de sa prose («Moi, enfin, à la base, je croyais que le Pic de la Mirandole, c’était le nom d’une montagne. Mais on vient de me dire qu’en fait, c’était quelqu’un en vrai, qui a réellement existé. Donc, je ne sais pas du tout qui c’est !»).
Le lendemain, lors d’un dîner, trois amis littérateurs ruminent leur consternation. Voici Liv, nouvelliste hantée, qui gagne sa vie en écrivant pour une émission télé spécialisée dans les infos optimistes («Une chatte a recueilli un écureuil parmi ses chatons»). Voici Do, son compagnon, léger et gracieux éditeur d’une revue chroniquement déficitaire, qui se demande où sont passés «les merveilleux feel-bad books de son enfance». Et voici leur ami Camille, traducteur du polonais, qui peine à imposer le nom du grand poète Grzegorz Brzeczyszczykiewicz - on se demande pourquoi !
D’abord par jeu, le trio décide d’écrire, lui aussi, un roman qui cassera la baraque. Unissant leurs six petites mains, ils rédigent Elle avait des ailes, qui parle d’Adèle, aviatrice prodige des années 1920 hantée par la mort d’Adam, son frère jumeau, et éprise d’Antonio, son rival en exploits aériens. Liv se chargera des personnages et de l’action, Do des détails d’époque, Camille de la poésie – et tous trois se cacheront sous l’identité fictive d’Élisabeth Lima. Peu à peu, le roman prend forme, à la fois aussi kitsch et bien meilleur qu’anticipé…
Car comme on le sait depuis Frankenstein, on ne donne pas impunément vie à une créature composite, d’autant que nos trois amis n’ont pas des âmes de démiurges méphistophéliques. Au contraire, chacun est un cœur pur à sa façon– et pour nous conter leurs affres créatives, leur sidération face au succès, la façon dont il changera leurs vies, Lola Gruber déploie une écriture virtuose, mélange d’humour, de tendresse et d’intelligence, qui se traduit en scènes pleines de finesse sur l’écriture et les écrivains.
À lire également
Comme lorsque Liv plaque le drame intime qu’elle n’est jamais parvenue à écrire sur le dos de son Adèle volante, ou quand chacun des coauteurs cherche, dans les critiques louangeuses, la part de compliment qui lui revient. Bref, si ce livre nous a fait nous esclaffer dans le métro, il éclaire aussi certains paradoxes propres au milieu littéraire : quand il nous parle des éditions Febo & Febo et de la haine qu’entretiennent les têtes de sa direction bicéphale, c’est pour montrer comment ladite haine engendra bien des succès. Et si l’autrice n’est pas la première à nous rappeler que l’édition, ce n’est pas de la littérature, elle nous rappelle aussi comment, sur ce substrat de talents, d’ego et de ragots, la petite fleur du génie peut surgir…
Anna Cabana et Alexis Brocas