OPINION. « Après le 7-Octobre, l’exil ? », par Mario Stasi, président de la LICRA

Mario Stasi, président de la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme, en 2022.
LTD/ABACA

Mario Stasi, président de la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme, en 2022.
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« L’exil est au menu de tous nos repas familiaux, qui l’eut cru ? », m’écrivait il y a peu une amie juive, abasourdie, presque résignée. L’ « exil », en France… L’exil jusqu’à retirer ses enfants de l’école publique et laïque. Se rend-on vraiment compte de la signification profonde d’un tel sentiment de peur et de la gravité de la situation ?
Le 7-Octobre et ses sinistres suites n’ont fait qu’aggraver des dynamiques mortifères qui étaient à l’œuvre, depuis des années, dans un pays où des attentats islamistes ont frappé certains de nos concitoyens, parce que juifs. D’autres barrières encore sont tombées, par le biais d’un antisionisme radical devenu tendance et d’une guerre dramatique qui s’éternise. La situation a semblé autoriser, jusque dans les rangs mêmes de la représentation nationale, le dévoiement d’un certain nombre de valeurs et de principes que nous croyions acquis, pour la République et pour la démocratie.
Que sont devenus ces principes qui sous-tendent une démocratie adulte ? Qu’en est-il de la liberté d’expression sans l’injure ou la diffamation ? Comment se porte ou se hurle la parole publique en proie aux obsessions partisanes et soumises à des procédés incendiaires ? Qu’est devenue la fraternité alors qu’une partie de nos concitoyens se vit en exil ?
Avec l’agence Marcel, la LICRA avait fait réaliser, il y a un peu plus d’un an, un court film sur l’antisémitisme que subit une partie de nos concitoyens au quotidien depuis le 7-Octobre, entre invisibilisation et agression physique. « Retrouvons notre fraternité » affirmions-nous, en lançant l’avertissement suivant : « Quand des femmes et des hommes cachent leur identité, c’est la France qui renonce à sa fraternité... »
Ce désarroi profond ou cette peur au ventre, qui poussent certains à quitter la France pour fuir l’exil intérieur, est une défaite collective. Comment peut-on sérieusement imaginer que tout cela soit l’affaire des seuls juifs quand tant de nos valeurs et principes sont mis à mal ? Peut-on entrevoir un avenir collectif entre Français quand se déverse un flot de haine qui cible, sans être contenue, une partie d’entre nous. Il est en outre fondamental de considérer la singularité de l’ostracisation des juifs, dont les racines et les dynamiques, en France, sont anciennes, dans une perspective plus générale, qui interroge la citoyenneté et l’humanité de chacun d’entre nous. Car la sortie de crise ne peut être que collective.
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Retrouver le sens de la République et de l’intérêt général n’est plus aujourd’hui une simple formule électorale : c’est un impératif absolu, dans une période de grandes tensions internationales et d’instabilité politique inquiétante. Refuser la discrimination et l’atomisation ou la fragmentation de notre société doit être une priorité nationale, car tout ce qui fragilise la communauté des Français, par-delà les souffrances et difficultés individuelles, affaiblit la France elle-même. Lutter sans relâche contre l’antisémitisme, c’est aussi refuser que des citoyens français, quels qu’ils soient, quelle que soit leur origine, religion ou orientation sexuelle, se vivent en exil.
Notre projet de société est en péril. Comment ne pas entrevoir l’urgence de l’immense chantier de la liberté d’expression, qui sous-tend toutes formes de lien social et constitue un droit fondamental du citoyen ? La frénésie sans régulation de la parole porte atteinte aux principes de respect et de civilités élémentaires ; elle est devenue un élément de fragmentation et d’affrontement du corps social.
Et que dire du boycott des artistes, intellectuels, universitaires ou sportifs juifs en France ?!
Renouer avec le débat contradictoire, nerf de notre démocratie, passe par le réapprentissage de certaines règles, pour que l’intimidation, le rapport de force et le sectarisme ne s’imposent plus comme la norme.
Il est temps que les réseaux sociaux soient efficacement régulés ! Il faut le dire, les grandes plateformes sont devenues des machines de guerre, au sens littéral du terme. Elles permettent l’ingérence étrangère, la déstabilisation institutionnelle, elles accentuent les fractures de notre société en privilégiant les contenus les plus clivants. Après des années de tergiversations, nous ne pouvons plus regarder ailleurs, cela doit être enfin pour nos gouvernants une priorité dans l’agenda politique !
Je lance l’alerte depuis des années avec la LICRA : nous manquons d’un arsenal législatif ambitieux et efficace, lequel, avec la sortie des délits racistes et antisémites de la loi sur la liberté de la presse où ils sont inscrits, améliorerait le régime procédural, la rapidité de jugement et la sévérité des peines.
Les fractures entre Français, qui se soldent souvent par la violence xénophobe et raciste, doivent être réduites par une politique volontaire et active de lutte contre les discriminations. Plus efficace, plus visible, elle ne doit ignorer aucun espace, qu’il soit géographique, social, économique ou culturel. Ce regard intégrateur doit quadriller l’ensemble d’un territoire où tant de nos concitoyens ressentent l’abandon, l’oubli ou l’exil.
Aujourd’hui, rendant hommage aux victimes du 7-Octobre et continuant de réclamer la libération des otages, nous nous montrons particulièrement inquiets pour nos concitoyens juifs. Notre universalisme nous conduit à tirer l’alarme au nom de l’ensemble des composantes de notre société, dont notre Constitution affirme l’indivisibilité. Non par souci étroit d’équilibre, mais dans la conviction que ce qui est retiré aux uns l’est nécessairement aux autres, par un principe d’interdépendance et de solidarité mutuelle sans lequel il n’est pas possible de faire nation. Comment concevoir l’égalité si certains manquent à l’appel ? Qu’attendre d’une liberté sur mesure, automatique pour les uns, conditionnelle pour d’autres ? Qu’espérer d’une fraternité sélective ?
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