Chantal Thomas, académicienne, sur son nouveau livre : « Ce qui m’a plu au fur et à mesure que j’écrivais ces portraits, c’est de cheminer dans la vie de ces femmes »

Chantal Thomas, le 13 février 2026, à Paris.
LTD/Philippe Matsas/Leextra

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Il faut voir cette lumière sur son visage quand elle parle ! Rencontrer Chantal Thomas, c’est à la fois faire la connaissance d’une académicienne à l’immense talent et échanger avec une femme curieuse de toutes les autres : celles du XVIIIe siècle (sa spécialité) comme ses contemporaines. Une écrivaine aux yeux pleins d’étoiles, comme une enfant qui aurait trouvé un trésor, quand elle vous parle de ses héroïnes découvertes pour son nouveau livre : Katherine Mansfield, nouvelliste géniale, ou la cantatrice Sophie Cruvelli à la voix d’or et à l’intelligence ciselée.
Elle est cette lettrée généreuse qui va chercher une citation dans son carnet rouge car elle tient à ce que vous partiez de chez elle cette phrase de Virginia Woolf en tête. Dans Femmes sur fond azur, elle nous raconte les désirs de liberté de six femmes au contact de la Riviera, de sa lumière et de ses couleurs dont elle relate si bien la sensualité et qui ont transformé Sophie Cruvelli, la reine Victoria, Marie Bashkirtseff, Katherine Mansfield, Colette et la mère de Chantal Thomas, Jackie…
Cette dernière, devenue veuve, quitte le cap Ferret pour le cap Ferrat pour enfin s’épanouir. L’autrice, elle non plus, n’échappe pas d’ailleurs à cette grâce azuréenne. Pour raconter ces femmes qui ont voulu vivre leur vie, Chantal Thomas est allée à leur rencontre, sur leurs pas, sa formidable capacité d’émerveillement en bandoulière. Cette volonté de s’affranchir des carcans se retrouve dans un autre de ses ouvrages à paraître, Inventer sa chambre à soi, où sa chère Colette côtoie cette fois Virginia Woolf et Patti Smith.
Deux livres sous le signe de l’admiration. Car finalement, dans l’œuvre de Chantal Thomas, le lien est évident des salonnières du XVIIIe méprisées à tort à Jackie. « Il n’est de départs que vers le soleil », écrivait Colette, et c’est vrai qu’il est tentant de trouver son lieu à soi sur fond d’azur. La lumière comme métaphore d’une conquête de soi.
LA TRIBUNE DIMANCHE – Votre mère, Jackie, est un peu la fille, la nièce des cinq autres « femmes sur fond azur ». Comme si elles avaient préparé le terrain pour son émancipation ?
CHANTAL THOMAS – Ce qui m’a plu au fur et à mesure que j’écrivais ces portraits, c’est de cheminer dans la vie de ces femmes et découvrir de nouvelles facettes. En me glissant dans les pas de Sophie Cruvelli, de la reine Victoria ou de Katherine Mansfield, je voyais des jeux de miroirs et des connivences entre leur vie, les unes par rapport aux autres, et certains traits de la vie de ma mère.
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La Riviera est le lieu où ces six femmes vont vouloir vivre leur vie. Cette émancipation se sent dans votre écriture, elle est très physique, sensuelle…
Oui, c’est physique. Pour Les Adieux à la reine, en partie un travail d’historienne, je suis allée sur les lieux, à Versailles. Mais là, c’est différent, comme si j’avais baigné dedans, ce qui est sans doute lié à la nage, à Nice. J’y suis plus perceptive et plus abandonnée. C’était une forme de rêverie durant laquelle, à chacune, j’ai posé les mêmes questions, comme si je les avais rencontrées. Elles sont liées : ma cantatrice va chanter au Régina pour Victoria. Marie Bashkirtseff, qui l’a entendue elle aussi, devient le modèle de Katherine Mansfield. Cela m’enchante que toutes se retrouvent !
Leur point commun est que, nées au XIXe ou au XXe, elles ont été corsetées au sens propre ou au figuré…
J’ai compris à quel point le corset structurait la femme, non seulement dans sa gestualité, dans ce qu’elle pouvait faire ou surtout ne pas faire, comme les sports, mais aussi ce nombre d’interdits inouïs ! Chacune rencontre par exemple une impossibilité à étudier. Même la Russe ukrainienne Marie Bashkirtseff, qui avait des précepteurs, s’est heurtée à une barrière quand elle a voulu s’affirmer comme artiste. Colette a un certificat d’études et ne peut aller au-delà. Elle n’y pense même pas.
En quoi la Côte d’Azur est-elle synonyme d’émancipation ?
Chacune arrive après une brisure, quelque chose de difficile. La reine Victoria après le deuil quasi insurmontable de son mari. Pour Marie Bashkirtseff, c’est une vie d’exil. Enfin, Katherine Mansfield, ma grande révélation, y va dans l’espoir de guérir. La Côte d’Azur est non seulement – ce qui m’a beaucoup touchée sur un mode romanesque et intime – un lieu où on découvre une volupté de lumière, de fleurs, de douceur de l’air, mais aussi un appel à vivre, à survivre.
Le cas de votre mère est saisissant. Veuve, elle passe « du cap Ferret au cap Ferrat » et s’illumine !
Elle ne m’inspirait pas du tout un amour fusionnel. Je la regardais vivre. Et c’est vrai que la Côte d’Azur a révélé une autre femme. Elle a alors franchi une limite intérieure. C’est ce que ces femmes ont en commun.
Elles savent enfin « où rentrer », comme vous l’écrivez. Sans doute le lien à faire avec Inventer sa chambre à soi ?
Virginia Woolf, dans Une chambre à soi, est la première à dire la nécessité d’avoir à la fois une chambre à soi et une indépendance financière. Idée qui court aussi entre les lignes de Femmes sur fond azur. Le lien entre les deux livres est en effet l’idée de trouver son chez-soi. C’était frappant chez ma mère : elle n’avait aucun plaisir à son chez-soi quand elle était femme au foyer. Moi, je ne voulais pas vivre cela : le foyer. Je voulais vraiment inventer mon lieu à moi.
Où est-il ?
Ici [Paris] et Nice. Mais la conquête de l’azur, c’est aussi la conquête du temps. Parce qu’une chambre à soi, si on n’a pas le temps ou qu’on y arrive tombant de sommeil, ce n’est pas extraordinaire. [Sourire.] La merveille, c’est un temps pour soi.
Qu’aimeriez-vous que les jeunes femmes qui lisent ces livres en retirent ?
D’être très attentive à la dispersion et à ne pas faire comme si le temps était infini, car il ne l’est pas. Il faut vraiment réfléchir à ses choix, car nos réserves d’énergie, nos forces physiques, ne sont pas illimitées. Et surtout, veiller à l’attention et au plaisir qu’on peut prendre à sa vie. Quand on lit Colette, on sent que chaque mot est une réserve de plaisir, de saveur. C’est une question d’équilibre – instable –, il faut savoir s’abandonner sans s’oublier.
Des salons du XVIIIe à la Méditerranée en passant par la chambre à soi, quel espace pour les femmes ?
Du salon bleu de la marquise de Rambouillet, que j’adore, ridiculisée à tort sous le nom de précieuse ridicule – alors que ces femmes en ont fait un lieu d’expérimentation et de plaisir –, à Femmes sur fond azur, il y a une continuité dans le désir que chacune tire de sa vie toutes les virtualités possibles. Je reviens à ma mère, elle avait une vraie aptitude au bonheur découverte à 42 ans… Elle avait ce quelque chose que j’aime : elle ne se vivait pas par rapport aux années. Enfant et adolescente, je trouvais ce caractère superficiel, mais plus tard, j’ai compris que c’était une force.

ℹ️ Femmes sur fond azur, de Chantal Thomas, Seuil, 192 pages, 19,50 euros (en librairies vendredi) ; Inventer sa chambre à soi, de Chantal Thomas, Rivages Poche, 112 pages, 7,70 euros (en librairies le 11 mars).
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