Sergueï Davidov, Olivier Charneux, Samah Karaki… Notre sélection de livres à lire cette semaine

Découvrez nos critiques littéraires pour la semaine du 16 février 2026.
LTD/DR

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Sergueï Davidov s’est fait connaître en Russie comme dramaturge, puis il s’est exilé en Allemagne. Springfield – publié en 2023 par l’éditeur (lui aussi expatrié) Georgy Urushadze (Freedom Letters) – n’a pas tardé à être inscrit par l’intraitable Roskomnadzor russe au registre des « informations interdites » au titre de la loi de « propagande LGBT ». Il n’empêche, il s’en est écoulé 300.000 exemplaires dans la communauté russophone.
« Encore un jour où je me suis pas réveillé à New York. » Hélas non, nous sommes à Samara, sur les rives de la Volga, juste avant l’offensive lancée contre l’Ukraine. Andreï et Matveï, deux jeunes déclassés, se rencontrent à la fac. Une idylle se noue. Davidov raconte le quotidien d’un amour gay dans la Russie de Poutine. La parenthèse enchantée ouverte sous Eltsine en matière de libéralisation des mœurs s’est bel et bien refermée, obligeant les amoureux queer à réfréner incessamment leur fougue.
S’envoyer des « je t’aime » par texto, oui, mais les effacer aussitôt. Clamer son amour sur les réseaux, certainement pas. Et, on s’en doute, s’étreindre en cachette. Sauf que les deux garçons (emmenés par Andreï, le plus volontariste) sont bien décidés à conquérir une vie normale. La tension du roman tient dans cet idéalisme peu raisonnable… Ils étouffent à Samara et ont repéré une université gay-friendly à Moscou. Il faut s’y faire admettre et partir ! Oui, bientôt, ils seront libres, artistes, ils vivront leur histoire d’amour au grand jour et Andreï pourra enfin être ce « mix » d’Anna Politkovskaïa (journaliste russo-américaine), Kurt Cobain et Britney Spears.
L’un partira, l’autre pas. On ne dira pas ici pourquoi. Ce qu’il faut surtout souligner, c’est où se situe la force de ce roman générationnel : l’auteur le referme juste avant la guerre et le durcissement des lois visant à réprimer l’homosexualité ; nous savons donc ce qui attend les deux garçons, eux non. L’espoir les fait vivre tandis que l’avenir s’apprête à les faucher en plein vol. Que l’auteur ait éludé la suite des événements nous la laisse imaginer, et ça serre la gorge.
ℹ️ Springfield, de Sergueï Davidov, Perspective cavalière, 172 pages, 20 euros.

Terrible difficulté que d’écrire les histoires de celles et de ceux qui n’en ont jamais vraiment eu. Il faut pour cela à la fois une excellente mémoire et une grande réserve de douceur. Il faut comprendre que parfois, les autres, petits personnages passés à l’estompe, c’est aussi une manière de revenir à soi.
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Prenons Catherine, par exemple. Cette jeune fille des Ardennes, de Charleville-Mézières, avait 18 ans lorsqu’elle mit fin à ses jours en 1970. Les Trente Glorieuses et de Gaulle disparaissaient, le féminisme prenait son essor, Catherine n’en profiterait pas. Elle était de celles dont la mort volontaire fut peut-être le seul acte saillant de leur existence, gamine perdue dans l’indécision d’elle-même. Enfant murée dans son silence face aux récriminations des siens.
Pas de diplômes, peu de mots, encombrée plus qu’autre chose par son corps de femme et ses désirs tus, sans doute tout de même un chagrin d’amour, un voyage qui s’est mal passé à Stuttgart en Allemagne pour y être femme de chambre dans un palace, une vie brève marquée deux ans avant son acte tragique par le suicide également de son père. Rien à voir, rien à dire. Rideau.
Dans son foyer familial ou ce qu’il en restait, assignée à résidence de travaux domestiques, Catherine était l’aînée de cinq enfants, conçus sans amour par leur mère. Le benjamin, 7 ans à l’époque de sa disparition, c’était Olivier. Olivier Charneux, écrivain. Il consacre aujourd’hui à cette sœur en allée, comme effacée par des souvenirs qu’elle n’a pas su retenir, un livre sensible et délicat. Avec compassion mais sans pathos, Charneux se souvient, un peu, il mène l’enquête, beaucoup.
Il retourne à Charleville-Mézières, à Stuttgart, il va longuement interroger sa mère, nonagénaire réfugiée dans son Ehpad, ses sœurs et frères. Là où le vide ne se laisse pas oublier, l’écrivain offre la consolation de la fiction, de son imagination. Sa sœur a-telle subi un avortement clandestin ? Est-elle le fruit d’un viol ? Pourquoi ses parents étaient-ils issus de milieux sociaux si différents ? A-telle au moins jamais connu du bonheur quelques éclats ? Pourquoi ne se sépara-telle jamais d’une photo d’elle en première communiante ?
Tant de questions auxquelles Olivier Charneux sait ne pas pouvoir répondre avec certitude, mais dont le seul énoncé finit par ramener la jeune morte dans la mémoire des vivants. On dit justement de la mémoire qu’elle est parfois un devoir. Là, c’est le cas et c’est bouleversant.
ℹ️ Une vie probable, d’Olivier Charneux, Seuil, 144 pages, 17 euros.

Victor Hugo, Laurent Mauvignier, Tarantino ou Beyoncé… Tous ces noms ont le même effet sur notre cerveau : ils produisent un raccourci de confiance et de sens. Ce dernier aime les hiérarchies et tout ce qui réduit l’incertitude, et préférera toujours écouter du Bach ou lire un prix Goncourt plutôt qu’une œuvre d’anonyme même de qualité équivalente. La science, la culture, notre société et l’Histoire expliquent cela.
La neuroscientifique Samah Karaki, déjà remarquée pour ses deux précédents livres L’empathie est politique et Le talent est une fiction, réussit en 100 pages à remettre en perspective notre rapport à ce qu’elle appelle « les figures d’autorité ». Elle plonge d’abord dans les racines du génie. Dans la Mésopotamie ancienne, la création appartient au divin. Dans les mondes grec et romain, les héros et artistes ne font qu’accueillir le génie et le sacré.
« La création comme le courage ou la sagesse n’appartiennent pas à l’humain mais aux puissances qui le traversent. » Une grammaire du sacré qui nous est restée, nous qui parlons si facilement d’un artiste « habité » ou de la « révélation » survenue à un savant. C’est à la Renaissance que naît la figure du créateur moderne qui devient conscience et centre du monde. Il remplace alors Dieu (même si, souvent, il tente de l’imiter).
Le culte de la singularité qui se met alors en place perdure avec cette équation, souffrir/sentir/créer, portée par la figure du savant incompris ou de l’artiste torturé. Toujours aujourd’hui, un Jeff Koons vaut par sa signature et un disque de Kanye West est indissociable de sa personnalité. Des études ont montré que la mention du nom de l’auteur modifie la perception de l’œuvre. La dissonance cognitive est d’ailleurs majeure quand nous découvrons un plagiat !
Notre cerveau attend en effet quelque chose d’une œuvre dont l’auteur est connu car les biais de notoriété, de halo, d’autorité jouent à plein, note l’autrice, qui explique l’importance de nos conditionnements et de notre histoire culturelle. « Notre émotion à l’écoute de Mozart est amplifiée par notre mémoire culturelle préalable », écrit-elle, soulignant que cette dernière est majoritairement masculine, européenne et le produit d’institutions. Mais tout change aujourd’hui !
Nous devons connaître nos biais pour réinventer nos références. Samah Karaki très didactiquement détaille, là encore, les ressorts psychologiques qui expliquent les résistances. Notre attention est un bien rare, apprenons à la distribuer plus consciemment !
ℹ️ Contre les figures d’autorité – Comment notre cerveau se laisse séduire par les auteurs, les génies, les héros…, de Samah Karaki, Rue de l’échiquier, 128 pages, 14 euros.