Laurent Mauvignier, Goncourt 2025 : « Pour moi, Dieu, c'est trop petit »

« Je ne peux pas dire que je suis sorti de la fiction », confie Laurent Mauvignier, auteur de « La Maison vide ».
LTD/Lea Crespi/Pasco&co

« Je ne peux pas dire que je suis sorti de la fiction », confie Laurent Mauvignier, auteur de « La Maison vide ».
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LA TRIBUNE DIMANCHE — « J'ai toujours besoin de la fiction », déclarez-vous dans le petit livre d'entretiens* que les Éditions de Minuit publient en même temps que La Maison vide. Là, pour la première fois, vous avez fait un pas de côté, non ?
LAURENT MAUVIGNIER — Je ne peux pas dire que je suis sorti de la fiction ; je ne peux pas dire que le narrateur, c'est moi. C'est un double, ça, c'est sûr. Moi, j'ai passé mon enfance à Descartes, en Touraine. Quant à mon narrateur, il a passé son enfance à La Bassée, ce lieu fictif que j'ai choisi depuis Loin d'eux [1999], mon premier roman, parce que j'en avais trouvé quatre ou cinq en France, et que ce nom était assez banal, sans réelle singularité. Je voulais un lieu fictif parce qu'il m'était impossible de parler de Descartes, de ma Touraine, comme si la vision que j'en avais était la seule possible ; ça, c'était hors de question. La fiction, pour moi, permet de regarder le réel tout en réfutant à l'auteur une parole surplombante, c'est juste sa perception. Ce n'est pas le réel, c'est la perception du réel.
Pour mettre du jeu ?
Oui. Ce roman s'est écrit non pas à partir des histoires vécues, mais à partir des histoires que ma mère m'a racontées quand j'étais enfant. Je me suis créé mon monde avec ce que j'ai entendu, car, comme tous les enfants, entendre des histoires, c'est les vivre.
Avec les histoires entendues, avec ce que vous avez imaginé, et avec ce que vous ne pouvez pas imaginer. Quand votre arrière-grand-père Jules rentre chez lui le 8 janvier 1916 après dix-sept mois de guerre pour une permission de six jours, vous écrivez que votre main a tremblé, que votre esprit s'est fermé et que les images ont disparu. « Imaginez : plutôt non, laissons-les à leur émotion et à la timidité, ou peut-être à l'effusion des retrouvailles. Laissons ce que nous pouvons à peine concevoir. » Est-ce qu'écrire, c'est aussi dire l'impossibilité d'écrire ?
C'était très puissant, cette sensation de ne voir que la béance d'un intouchable moment de vie. Il y a vraiment eu des moments où je pouvais écrire ce que je voulais parce que les images de la situation m'apparaissaient facilement, et d'autres où je ne pouvais pas entrer, le relais imaginaire ne fonctionnait pas, je ne voyais pas, je ne voyais rien du tout, tout était fermé. Comme si les personnages me disaient : « Non, là, je ferme la porte, c'est ma chambre, tu n'entres pas. » Il faut nourrir le texte avec tout ce qui fait défaut. C'est un principe que très vite je me suis posé dans mes livres : ce que je ne sais pas faire, il ne faut pas en faire un problème, mais plutôt une réponse.
Cette petite musique du tourment, vous l'aimez ?
[Il rit.] Je ne peux pas faire comme si elle n'existait pas, j'aurais du mal... Encore que : je pourrais tout enlever après, ne garder que ce que j'arrive à imaginer facilement, mais il m'apparaît plus intéressant de montrer aussi le trajet de l'écriture. J'aime montrer les échafaudages, les coulisses, les aspérités, les choses qui retardent un peu. Une inquiétude généralisée doit traverser le texte ; elle commence avec moi et doit aller jusqu'au lecteur.
L'inquiétude généralisée, mais aussi le désir d'absolu ?
Ça se voit tant que ça ? [Il rit.] Oui, c'est vrai ! Mais attention, la question de l'absolu n'est pas celle de Dieu. Pour moi, Dieu, c'est trop petit. J'y sens trop la construction humaine. Il me faut quelque chose de plus étranger que Dieu. Avec Dieu, on est ramené à une explication : « Le monde est comme ça, il a été créé tel jour à telle heure. ». En vrai, je ne le crois pas, non.
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Est-ce à dire que le monde de Mauvignier serait un monde sans Dieu ?
Pour moi, je suis plus adepte d'une forme d'agnosticisme. Je ne sais pas nommer ça, mais je crois que mes personnages souffrent d'un monde non pas sans Dieu mais avec un Dieu aveugle, sourd à leur souffrance, un Dieu écrasant qui serait une forme de totale domination sur les humains.
Parleriez-vous d'une mystique de l'écriture qui charrie des choses par-devers soi ?
J'ai su que j'étais malade le 31 août 2023. Cela faisait un an et demi que j'étais dans La Maison vide. En retravaillant le texte, je suis retombé sur des passages que j'avais écrits avant d'être malade. Et c'est comme si soit mon corps, soit mon écriture savait déjà que j'étais malade, le savait avant moi. Des choses qui traversent le texte, mystérieuses, il y en a plusieurs dans l'écriture, mais je n'emploierais pas le mot mystique, qui est aveuglant.
Alors quel mot ? Foi ? Transcendance ?
C'est une forme de foi, oui... mais ce n'est pas ça non plus. Transcendance, c'est tellement connoté... Il faudrait écrire un livre pour trouver les mots ou l'absence de mots qui pourraient dessiner quelque chose qui ressemblerait au mot manquant.
Le mot mystère, alors ?
C'est peut-être pas mal, le mystère. Ça contourne un peu tout ça. On peut y entendre la foi, on peut entendre l'absolu. Absolu, c'est encore le mieux. Mystère minaude un peu. Mais absolu, est-ce que ça ne met pas trop les pieds dans le plat ?
« À chaque fois, je suis dans une maison. Et je n'ai pas réussi à écrire un seul livre qui sorte d'une maison », affirmez-vous dans le livre d'entretiens*. Là, la maison est carrément sur la couverture : c'est le titre !
C'est complètement indépendant de ma volonté : quand j'ai dit ça, je n'avais pas commencé d'écrire La Maison vide. Dans Histoires de la nuit, il y a deux pages, à la fin du livre, d'une maison vide, ou presque, une vieille maison à vendre, avec une photo très vieille d'un couple de personnes âgées. J'ai laissé ces deux pages, même si je les trouvais un peu à côté du livre, parce que je me suis dit : « Le roman d'après est en train de me lancer des signaux. »
Vous voyez bien que vous croyez à la magie ! Ce qui est intéressant, c'est qu'ici, vous réussissez à sortir de cette maison
C'est peut-être même la seule fois où je réussis. Mais Marguerite, elle, y reste enfermée... Cette grand-mère, on ne m'en parlait jamais, on ne m'en a parlé que pour me dire qu'on n'en parlerait pas et qu'elle était « morte d'alcoolisme à 41 ans ». Je suis sûr qu'elle s'est suicidée ; je l'ai déduit en écrivant le livre. C'est la même hypocrisie que lorsque mon père est mort. À l'époque, l'Église refusait d'enterrer religieusement les suicidés. Il a fallu que le médecin écrive que mon père était mort des suites d'une dépression. Mon frère aîné avait 17 ans quand notre père est mort. Et on s'est rendu compte que, quand sa mère est morte, notre père avait aussi 17 ans. Ça fait beaucoup, non ?
C'est ce qu'on appelle l'atavisme...
Exactement. J'ai besoin d'écrire ça, d'aller chercher de ce côté-là. Et comme je sais que je ne trouverai pas les réponses... Les réponses vécues ne m'intéressent pas tant que ça. Ce qui m'intéresse, c'est de trouver par les moyens du roman une vérité suffisamment forte pour y faire l'expérience d'une réalité possible, même si, dans les détails, la chambre est jaune au lieu d'être bleue, et que certaines situations ne sont pas tout à fait exactes.
Comme la « vérité » de la scène, inouïe, où l'Allemand qui est son amant, « nazi souriant et d'une courtoisie obséquieuse et vulgaire », ramène Marguerite à la maison avec « l'ombre armée des deux soldats derrière lui » ?
[Sourire soudain radieux.] J'étais content, là ! C'est venu, parfois ça vient, une situation, une scène, une image qui éclaire le roman sur lui-même, sur sa réalité organique, si l'on peut dire.
Le piano et toutes les ambivalences... Avez-vous voulu être, dans ce livre, le meilleur avocat de la complexité des femmes ?
Je le fais aussi avec les hommes. Mais c'est vrai que les femmes ont une place privilégiée dans le livre. Ça s'est imposé. Au départ, ce qui m'intéressait, c'était la mère de mon père, ma grand-mère. Puis j'ai voulu creuser encore, je suis remonté à ses parents : il se trouve que Jules meurt tôt, donc la solidité du récit ne pouvait tenir que par la mère, Marie-Ernestine.
Sans jamais employer le mot patriarcat, vous dépeignez « ce temps où la profondeur des idées blessantes pour les femmes plonge ses racines ».
C'est bien gentil de parler du patriarcat, mais en fait c'est quoi ? Non pas comme idée ou comme concept, mais comme épreuve de vie ? C'est quoi au quotidien ? Ça veut dire quoi comme contraintes ? C'est ça que j'ai essayé de retrouver. Sachant qu'au XXe siècle - ce n'est peut-être pas pareil pour le XXIe, en tout cas pour nous, en Europe - une partie de ces hommes étaient aussi des dominés. Les hommes sont allés se faire tuer à la guerre, ou dans les champs. Ce qui m'intéressait, c'était de montrer que les jeux de domination sont à facettes multiples, que ni les hommes ni les femmes n'étaient propriétaires de leurs corps ni de leurs vies.
Vous le faites sans jamais donner de leçon de morale. Uniquement par l'histoire, par les histoires.
Pour chaque personnage, je pose une couleur, je cherche la nuance. Si le personnage est brutal, je vais forcément m'interroger sur sa douceur, et je vais la trouver, parce qu'on la trouve tout le temps, à un moment il caressera un chien, on sentira chez lui l'espace d'une douceur qui lui fait défaut par ailleurs. Le roman est l'un des arts où on a le temps de travailler cette complexité-là.
Il faut dire que le temps, non seulement vous le prenez, mais vous le dilatez, vous l'arrêtez...
C'est un luxe qu'on s'autorise assez peu aujourd'hui. Le livre peut se permettre une durée qui lui appartient. Je suis toujours frappé de voir que les écrivains contemporains ne jouent pas beaucoup de cela alors même que c'est un outil extraordinaire. Cela dit, je ne savais pas que La Maison vide serait aussi ample. La première version faisait 1 200 pages. Je n'ai pas enlevé de scènes, j'y suis allé avec ma petite pince à épiler, j'ai fait de la dentelle à l'intérieur des phrases, c'est‑à-dire qu'elles sont passées de cinq pages à trois pages. Comme Histoires de la nuit, La Maison vide a le mouvement d'un organisme vivant. Cela ne peut pas reposer uniquement sur l'histoire. Il faut qu'une fois entré dans le train on ne puisse plus en sortir jusqu'au bout du voyage. Il faut traduire les sensations, les vivre littérairement, dans l'espace du roman.
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N'est-ce pas cela finalement, votre religion : la sensation ?
Peut-être. La sensation va porter le mot, on va entendre le mot, mais lui ne portera jamais toutes les sensations. La sensation est multiple, dense. Elle rend tout possible, y compris l'absolu.
Quelque chose d'absent qui me tourmente, entretiens avec Pascaline David, Poche « Double », 192 pages, 9 euros.