Des oiseaux nazis, une Amérique fracturée, le mystère Sophie Toscan du Plantier... Découvrez nos critiques littéraires de la semaine du 2 février 2026.
Oiseaux nazis
« Une forêt », de Jean-Yves Jouannais, Albin Michel, 112 pages, 16,90 euros. (Crédits : LTD/Mantovani -Gallimard/opale)
Dans La Dragonne [paru en 1944], Alfred Jarry mettait en scène des animaux capables d’affoler les soldats au front en imitant le bruit des balles. Jean-Yves Jouannais, lui, fait un sort à des oiseaux jugés… nazis.
Jacob Michael Lenz, sexagénaire, ne sait pas ce qu’il fait à Brême en ce mois de février 1947. Il a traversé l’Atlantique sur ordre des autorités américaines, mais la convocation ne précise pas l’objet de sa mission. On aurait prétendument besoin de ses « compétences de juriste ». Certes, les accords de Potsdam prévoient moult dispositions pour dénazifier le pays, mais encore ? Il devra attendre une longue semaine sur place avant de savoir ce qu’on attend de lui (la greffière manque à l’appel pour que la commission soit plénière).
Premier élément de fascination : la ville en ruine vue par Jouannais. Logé dans un hôtel désert, Lenz déambule dans des rues qui n’ont plus de nom, arpente les couloirs d’une bibliothèque dont il ne reste que trois « moignons de murs » et dont on fait l’inventaire en sous-sol… « Une poussière de mortier à base de chaux et de brique concassée se déposait sur le visage, cimentait la commissure des lèvres. » L’auteur n’a pas son pareil pour camper ce décor poisseux, à peine respirable et totalement désolé où « un faux soleil tentait d’imiter une journée de printemps ».
« Bienvenue à vous, monsieur le défenseur des oiseaux! » C’est ainsi que la commission l’accueille, enfin. Perplexité. « Deux femmes, quatre hommes. Austères, silencieux, somnolents. » Levée du suspense : la forêt toute proche a abrité un camp d’entraînement de la SS ; or vit là une communauté de mainates qui imitent à la perfection la voix humaine et ont appris à siffler des chants nazis.
Parce qu’ils les transmettent à leur progéniture, la commission estime ces volatiles coupables de propager des horreurs nationales-socialistes. Ils méritent d’être exterminés. Il faudra à Lenz un argumentaire sacrément roué et une pugnacité d’avocat pour prouver l’inanité de l’affaire. « Qui était le metteur en scène de cette farce? »
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Le sujet de Jouannais est tonitruant, mais le plus fort, c’est qu’il le dépasse et réussit à nous aimanter pour d’autres raisons encore. Car, tandis que Lenz bataille contre l’absurde, le temps passe : un an ! Une forêt est donc aussi et avant tout l’histoire d’une lente métamorphose, ou devrait-on parler de déliquescence ? D’errances languides en soirées alcoolisées avec la tenancière de l’hôtel et son fils, Lenz est littéralement contaminé par cette Brême morbide.
Il finirait presque par ressembler aux spectres de la commission : « Ce qu’il percevait de sa personne, c’était une silhouette que l’éloignement écrasait, une figurine plat d’étain dépourvue d’épaisseur. » Caméléon à son insu que la vie menace de déserter : « Dans ce pays mort, le désir l’avait abandonné. Il y songeait incidemment, certains soirs, en se couchant. “Tiens, encore un jour sans désir”. »
Que ne prend-il ses jambes à son cou ? songerez-vous. Aurait-il un secret enfoui qui le lie bel et bien aux oiseaux ? Ou s’est-il attaché à la connivence tacite qu’il se découvre avec Effie, la greffière ? Il faut lire Jouannais pour le savoir. Une chose est certaine : quel talent dingue pour faire exister pareille atmosphère en un si bref livre ! Semblable envoûtement nous avait saisi en lisant Le Désert des Tartares de Dino Buzzati ou encore La Mort à Venise de Thomas Mann. Oui, rien que ça.
Explorer les fractures de la société
« Ma nuit en plein jour », de Pierre-Louis Basse, En Exergue, 192 pages, 21 euros. (Crédits : LTD/DR)
Durant l’été 2022, alors que la canicule s’abat sur sa ville de Bernay (Eure), Pierre-Louis Basse s’est transformé en gardien de l’exposition d’un ensemble de dessins signés Ernest Pignon-Ernest que l’écrivain a contribué à installer dans l’abbatiale de Bernay.
Entre l’artiste et l’homme de plume, il y a longtemps que le courant passe. Un précédent livre, La Ruée vers l’or (2024), les a réunis pour célébrer, à l’occasion des JO de Paris, les grandes figures du sport, qu’ils admirent tous deux. Pierre-Louis Basse fut un des grands serviteurs du football et de l’athlétisme au micro d’Europe 1, quand la radio périphérique était un média de référence.
Assis sur une chaise dans la pénombre fraîche, l’écrivain s’est immergé dans l’œuvre puissante de son ami, soit huit grands dessins grandeur nature de femmes mystiques et possédées, baptisés Les Extases. Yeux mi-clos, lèvres entrouvertes, Catherine de Sienne ou Louise du Néant interrogent le visiteur sans rien lui dire. « Des heures à les regarder sans connaître l’ennui. Comme ces feux de cheminée qui nous offrent à la fois le mouvement et la lumière. »
Des moments hors du temps ? C’est mal connaître ce grand inquiet de Pierre-Louis Basse. Qu’il consacre ses livres à son enfance à Nanterre, à un séjour dans les beaux quartiers de la capitale, à ses trajets sur la ligne 13 du métro parisien, à ses amours, à son expérience de conseiller du président François Hollande, c’est sa sensibilité politique et poétique qui le guide.
Explorateur des fractures de la société, il dévoile ses plaies et condamne les faux remèdes. Même derrière les murs séculaires de l’abbatiale, l’ici et le maintenant l’assiègent. « On aurait dit qu’un ennemi était dans les parages et qu’il fallait le surveiller. »
Bernay, gros bourg en pays d’Ouche, n’échappe pas à l’air du temps, surtout quand il se fait menaçant. C’est alors que l’auteur se fait pamphlétaire, fouettant son récit de saillies bienvenues pour dénoncer l’inexorable conquête du Rassemblement national dans les terres grasses de Normandie. Conquête rythmée d’une bande-son signée du « petit orchestre de la haine » dirigé au quotidien par un certain « Pascal » sur CNews.
Les Extases contre les extrêmes ? Pourquoi pas ? En attendant, Pierre-Louis Basse aura offert au travers de ce livre sensible et tremblant la compilation de tous ses talents : les élans poétiques, la nostalgique évocation du passé, et les vivifiantes mises en garde.
Sicario », c’est le terme qu’on utilise pour désigner les tueurs à gages des cartels sud-américains. Dans Sicario bébé, on est loin de Medellín, et pourtant pas si éloigné de ses trafics. Le décor est celui d’une ville moyenne française, avec ses cités et un port tout proche. Blaise et Djen ont 17 ans. Ils s’aiment depuis le collège et découvrent qu’ils vont avoir un bébé. Mauvais timing. Elle est en bac pro « plutôt pour les meufs », lui en CAP électrotechnique.
Djen accueille la nouvelle avec la sérénité d’une future mère, Blaise avec l’angoisse du futur « daron » : « J’ai quand même assez vite compris que le miracle de la vie risquait de ne pas s’accomplir sans quelques problèmes d’ordre logistique et surtout financier. » Le roman circule avec agilité entre leurs deux intériorités.
Blaise tente d’abord les solutions raisonnables. Il va voir son ancien maître de stage, qui ne peut l’embaucher. Puis il fait ce que ferait n’importe quel jeune de son âge et interroge ChatGPT, lequel lui suggère de vendre son vieil ordinateur, de répondre à des sondages en ligne ou de s’entourer de millionnaires. Rien qui permette de financer le pavillon rêvé, le tricycle rouge ou « une poussette un peu stylée ».
La solution viendra finalement de Bobby, camarade débrouillard et amateur de plans foireux, qui trouve sur Snapchat un contrat et « 50K à partager ». Blaise serait « pilote », Bobby « jobbeur », celui qui descend un type. Djen résume lucidement l’alternative : pour Blaise, « à moyen terme c’est soit la pire erreur de sa vie, soit la meilleure chance qu’il ait jamais eue ».
Fanny Taillandier s’appuie sur une évolution du narcotrafic, avec l’enrôlement de petites mains toujours plus jeunes par des réseaux internationaux. En grande styliste, elle capte l’oralité de cette jeunesse tout en sculptant une langue exigeante. Les références culturelles, l’humour et le sens du rythme se mêlent à un imparfait du subjonctif qui déroute d’abord, puis séduit.
La romancière refuse les clichés. Ces gamins sans père ni avenir ne passent pas leurs journées à maltraiter la syntaxe en jouant à la PS4. Djen aime la poésie, Blaise se forge une conscience politique grâce à une prof d’histoire et des cousins militants.
Il se dégage de ce texte une douceur inattendue faite de personnages lumineux, d’entraide et de transmission. Quand le récit s’emballe, Fanny Taillandier entraîne son lecteur dans une cavalcade entre cité en démolition, lisières urbaines et ZAD. Sicario bébé conjugue la mécanique du thriller à la finesse d’une sociologue et donne à voir une jeunesse qui tente de « niquer la reproduction sociale ».
L’Amérique des déclassés
« American Spirits », Russell Banks, traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Furlan, 256 pages, 22,80 euros (en librairies mercredi). (Crédits : LTD/MEYER/Leextra via opale)
Trois ans après sa mort, le 7 janvier 2023, on éprouve autant de plaisir à lire de nouveau Russell Banks que d’effroi devant ce qu’il nous raconte dans ce dernier texte, tableau d’une Amérique aux portes du chaos qu’il a entrevue et épinglée avec une sorte de prescience, de réalisme prophétique propre aux très grands écrivains.
En refermant l’ouvrage, on ne saurait dire si l’on vient de lire le testament d’un auteur ou celui d’un pays. American Spirits se déploie en trois nouvelles – ou « novellas », puisque leur format frôle les 80 pages – qui racontent chacune un conflit de voisinage à Sam Dent, ville imaginaire déjà présente dans son roman De beaux lendemains (Actes Sud, 1993).
Dans cette bourgade à la Twin Peaks proche de la frontière canadienne, les mobile homes s’amoncellent en lisière de forêt, les habitants passent leur journée à chasser, à lustrer leur pick-up ou à combattre l’ennui devant l’émission America’s Got Talent. Ils s’accrochent à leur maison, à leurs racines, à l’illusion d’une vie paisible qu’ils croient défendre en accélérant le carnage.
Ces personnages portent quasiment tous – y compris les plus sympathiques et les plus vulnérables – une casquette rouge Maga, comme si celle-ci pouvait les sauver de la ruine ou du naufrage. Que leur restera-t-il, une fois cette dernière illusion envolée ? Voilà ce qu’il nous reste à lire, et donc à vivre.
Dans le premier texte, L’Homme de nulle part, le héros, Doug, regrette d’avoir vendu une parcelle de son terrain à un ancien des forces israéliennes. Celui-ci l’a transformée en camp d’entraînement paramilitaire pour masculinistes en mal de sensations fortes. Depuis, le sifflement des balles a recouvert le chant des oiseaux. Tous les jours, Doug remâche son amertume, qu’il déverse sur les réseaux sociaux ou partage avec son épouse. Cela donne, dans le texte : « Je suis en rogne, lança-t-il comme s’il donnait le nom de sa religion ou de sa race. C’est pour ça que j’aime Trump. »
Le ressentiment est une bannière commode pour fédérer ceux qui s’entretueront demain. Banks a habilement placé dans le décor un panneau « Voie sans issue », devant lequel les personnages passent sans y accorder la moindre importance. Son lecteur, lui, l’a vu : il n’a plus qu’à observer la mécanique du récit, impeccablement tendue, désespérément limpide.
Une tragédie à l’œuvre dans un pays où l’on semble ne plus rien partager, sinon la colère et la peur. Dans American Spirits, les personnages se méfient de tout, sauf de leur propre aveuglement. Même les chiens sont devenus féroces, comme contaminés par le comportement des hommes. Russell Banks a toujours su peindre avec talent l’Amérique des déclassés, des relégués, embrasser sans surplomb les contradictions de ses personnages. Cet ultime livre porte une noirceur sans doute plus prononcée, plus faulknérienne que son précédent et admirable recueil, Un membre permanent de la famille (Actes Sud, 2015).
Ken et Barbie
La deuxième histoire, École à la maison, est à ce titre exemplaire. Elle raconte l’irruption dans le quartier d’une famille atypique : un couple de lesbiennes flanqué de quatre enfants noirs, arrachés à une mère toxicomane. Leurs voisins leur font bon accueil, fiers de leur progressisme. Ils s’appellent Kenneth et Barbara, lisent The Economist.
Banks ajoute ce commentaire : « Le fait qu’ils se prénomment Ken et Barbie amusait leurs amis, car ils avaient une certaine ressemblance avec les fameuses poupées. » Le récit progresse à l’avenant, combinant humour et inquiétude dans une parfaite maîtrise du clair-obscur.
Les deux femmes fraîchement arrivées sont discrètes, socialisent peu, ont choisi de scolariser les enfants à domicile plutôt qu’à l’école communale. Sont-elles des modèles ou de potentiels dangers ? Les voisins hésitent ; nous aussi. Le réel est ainsi, d’une abyssale complexité. La fiction survit peut-être à la seule fin de nous rappeler cette évidence.
Elle s'appelait Sophie Toscan du Plantier
Debout, comme une reine, Emily Barnett, Gallimard, 216 pages, 20,50 euros. (Crédits : LTD/Patrice Normand/Leextra via opale)
Si le romantisme doit avoir une adresse postale, c’est là. Là, sur cette terre de landes, de vents, de genêts, de falaises et de maisons blanches dressées face à la mer. Là, sur la côte sud-ouest de l’Irlande. West Cork. Là où, à la fin du siècle dernier, une grande et belle femme française qui paraissait comme rêvée par un peintre préraphaélite vint se réfugier.
Elle s’appelait Sophie Toscan du Plantier. Que fuyait-elle dans ce bout du monde, qu’espérait-elle dans cette fin de toute terre ? Peut-être y renaître comme autre chose qu’une épouse (de Daniel, l’un des grands producteurs du cinéma français). Peut-être aussi se rejoindre enfin, y être ce qu’elle était de toute éternité, une femme de livres, de mots, d’écriture. Elle avait en tout cas de la solitude un usage heureux.
Aussi n’a-t-elle pas craint, au mois de décembre de l’année 1996, de revenir, seule, chez elle pour y passer des fêtes qui n’en étaient que pour elle. Elle qui aurait pu être l’héroïne d’une version moderne du drame romantique de David Lean La Fille de Ryan y trouvera son destin. Un ogre alcoolique et brutal l’attendait. Un peu journaliste, prétendument poète, un voisin aux cheveux longs et gras, Ian Bailey, son assassin.
L’affaire, chacun s’en souvient, fit grand bruit. La personnalité de la victime, la beauté du décor du massacre n’y furent pas pour rien. Non plus que cette frustration terrible de connaître son meurtrier sans pouvoir lui faire payer les conséquences de son acte (même si Bailey, désormais disparu, fut condamné par la justice française, ce fut par contumace, car jamais l’Irlande n’accepta de l’extrader). Des émissions, des documentaires en firent leurs choux gras. Entre le petit Grégory et Dupont de Ligonnès, Sophie Toscan du Plantier, comment elle mourut, fut l’objet d’une de ces passions tristes qui saisit parfois le pays…
Jusqu’à aujourd’hui, jusqu’à Emily Barnett, jusqu’à ce qu’enfin la littérature vienne au secours du souvenir. La journaliste ainsi que critique littéraire et cinématographique offre avec Debout, comme une reine, son troisième roman, mieux qu’un tombeau : une sorte d’élégie. C’est le « roman vrai de Sophie », mais où la vérité est tout autant celle des sentiments que celle des faits (même si la romancière ne sacrifie justement jamais les uns aux autres).
C’est tout autant « comment elle vécut » que « comment elle mourut ». Et pour traverser enfin les chemins épars de la vie de son héroïne, Emily Barnett emprunte le plus sûr des GPS : elle-même. Le Cotentin fut son Irlande, de l’enfance jusqu’à maintenant, et les deux femmes partagent le goût des profondes et peureuses nuits, des légendes qui n’en sont peut-être pas vraiment et, manifestement, l’affirmation tranquille d’un quant-à-soi qui ne se laisse pas corrompre.
Passer par elle est pour l’autrice une manière de mieux se laisser envahir par la beauté foudroyée de Sophie Bouniol (puisque Toscan, c’était au fond surtout pour la galerie…). Elle sait qu’il convient à un écrivain de ne jamais laisser ignorer d’où il nous écrit. Ici, c’est sans doute de la peur, des horizons lointains, du mystère et du pays des femmes obstinées… Ce n’est pas rien.
Diaporama intime
« Le trait de côte », de Christophe Boltanski, Stock, 288 pages, 20,90 euros. (Crédits : LTD/DR)
C’est le récit d’une inondation : la mer monte, menaçant ce « récif troglodytique » qu’est le village de Barfleur, en Basse-Normandie, où l’auteur passe ses vacances dans une maison de douanier, au bout d’une presqu’île. La mémoire monte, elle aussi, qui engloutit cette demeure hantée – comment échapper aux « malemorts », les mauvais défunts, disparus de façon trop brutale, que l’on fait tout pour oublier et qui ne nous le pardonnent pas ?
Sous forme de diaporama intime, Christophe Boltanski prête voix à cette famille de douaniers et de fermiers, de résistants et de pédagogues qui est la sienne, dont la devise serait « Travail, famille et antidépresseurs ». Pour s’enrouler dans le « nombril [de ce] monde disparu », il devient, à l’instar de son arrière-grand-père Ernest, sous-brigadier des douanes.
En douze stations égrenées sur le chemin des douaniers, il arpente cette « ligne précaire et sinueuse » qu’est le littoral de ses aïeux pour combler les gouffres, relier les pointillés, épousant les circonvolutions accidentées du rivage un peu comme, enfant, il reconstituait le tracé de l’ancienne voie ferrée, suivant l’ombre des rails démantelés au fil d’un tracé embrumé, « là où on ne va pas ». Dans l’envers du monde.
C’est grâce à leur maison de granit que ses ancêtres se confient à lui, notamment les filles d’Ernest, Madeleine, Jeanne et Suzanne – une compulsion d’écriture minutieusement archivée, qui permet à l’auteur une exégèse historique et poétique, explication de textes kaléidoscopique : lettres, factures, diplômes, dessins, dictées surgissent de leur boîte à biscuits, cousant, avec une photo de famille prise à la veille de la Première Guerre mondiale, une énigme à résoudre constellée d’indices troubles.
Pour se frayer un chemin à travers ces broussailles, l’auteur exhume une « œuvre enterrée quelque part autour de [lui] » : cinq poèmes écrits entre juin 1929 et mai 1930. Un trésor enfoui dans « des contenants de plus en plus grands », comme s’il fallait en mériter la trouvaille… « Nés sous X, [ses poèmes] sont en recherche de filiation. »
Doit-on ces vers habités par une « négative joie » à Madeleine, qui a remplacé une autre Madeleine, morte 41 mois avant sa naissance, « incarnant dans le monde des vivants une sœur invisible, sa stèle et sa revanche » ? Plus tard, au sanatorium, Madeleine et ses amies, qui ont été immortalisées par le documentaire de Robin Hunzinger Ultraviolette et le gang des cracheuses de sang, soigneront leur « souffrance à perpète » à coups de poésie.
Christophe Boltanski traverse le couloir de la mémoire dans un sens, dégringolant vers le passé, puis dans l’autre, pour redescendre jusqu’à lui, petit-fils de Jeanne, sa grand-mère maternelle, fille du silence et du deuil. Cette famille en devient presque la nôtre.