Michèle Audin, Vanessa Springora, Lauren Groff... Nos critiques littéraires de la semaine
Juliette Einhorn, Aurélie Marcireau, Alexis Brocas et Olivier Mony

Découvrez notre sélection de livres de la semaine.
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Mathématicienne et écrivaine, Michèle Audin étudie les combinaisons romanesques, les topographies réelles et imaginaires. La narratrice de La Maison hantée, bibliothécaire qui vit depuis plusieurs décennies à Strasbourg, fait de son immeuble, au 9, rue Dunat-Diehr, un lieu témoin à partir duquel elle restitue non seulement l'histoire déchirée de la ville, sa toponymie-cicatrice, mais aussi son imaginaire - une identité contradictoire et fragmentée, ballottée au gré de l'Histoire, dans une alternance infernale, entre la France et l'Allemagne.
Elle se plonge dans les données chiffrées, fait parler les archives, les alsatiques (textes portant sur l'Alsace) : recensement de 1936, annuaires, journaux, listes de prisonniers de guerre, registres d'état civil, qui se lisent comme des livres d'histoire - des coups de tampon allemand ont changé les prénoms « à l'air trop français », préfiguration de l'annexion de l'Alsace-Moselle, en 1940, qui verra l'évacuation de Strasbourg et ses environs.
À leur retour, les Alsaciens qui ne sont pas déclarés « indésirables » (Juifs ou Français « de l'intérieur ») rentrent chez eux, c'est-à-dire chez Hitler. Ils devront oublier leurs deux langues (le patois alsacien et le français) pour ne plus parler qu'allemand, langue qui fut la leur, déjà, durant l'annexion de 1871 à 1918. L'immeuble devient le noyau de ce récit de Strasbourg pendant l'annexion.
Ce roman-ville reconstitue les faits de l'intérieur et de l'extérieur (les Alsaciens enrôlés de force dans l'armée allemande, les « malgré-nous » ; les Blockleiters, chargés de surveiller les immeubles et leurs habitants pour le régime nazi, etc.). Pour élucider les lacunes de l'Histoire, la mémoire collective est reliée à la vie quotidienne, faisant de cet immeuble, que la narratrice appelle « la maison », et de ce roman-règlement de copropriété un précipité d'intimité collective, comme le fut 209 rue Saint-Maur, Paris Xe - Autobiographie d'un immeuble, de Ruth Zylberman.
On se met à la place de l'escalier pendant l'évacuation: « Tous les habitants, ou presque, se sont trouvés simultanément sur ses marches ou sur ses paliers », avant onze mois de silence et de poussière. En mêlant sa propre histoire, aujourd'hui, à celle des habitants de cette « maison hantée » (le docteur Muller, qui établissait de faux certificats d'inaptitude pour que ses patients échappent au Service du travail obligatoire du Reich, des Lituaniens juifs, etc.) et à celle de Strasbourg, la narratrice s'inscrit elle aussi dans cette continuité heurtée et devient une passeuse.
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Elle a emménagé en 1992; certains habitants, alors, avaient connu les premiers locataires de l'immeuble. S'écrit donc, ici, une transmission fantomatique. Car ces témoins à qui elle a parlé à l'époque sont morts au moment où elle entreprend ses recherches, les informations tangibles se heurtent à l'oubli, à tant d'existences englouties... C'est donc à partir de la destinée de la concierge depuis les années 1930 que se dessine un plan de coupe de cet immeuble-laboratoire. Comment embrasser cette réalité inassignable ?
Certains Strasbourgeois ont été tués du côté de l'armée allemande, d'autres de l'armée française. Et la participation d'Alsaciens enrôlés de force au massacre d'Oradour-sur-Glane a donné lieu à des débats enflammés et à un procès retentissant à Bordeaux en 1953. Ouvrant un tiroir après l'autre, Michèle Audin n'en referme aucun, pour nous aider à regarder en face les spectres d'une ville au double visage.

Ajouter un a à Springer, transformer un e en o : en falsifiant son certificat de baptême pour pouvoir être accueilli définitivement en France à la fin de la Seconde Guerre mondiale, le grand-père de Vanessa Springora s'invente un nom, une nouvelle vie, mais condamne l'un de ses fils (le père de Vanessa) à la mythomanie et à la schizophrénie.
Il n'est pas facile de revenir après un livre-événement déflagratoire comme Le Consentement. L'écrivaine a choisi de passer de la dénonciation du patriarcat à son père. Les deux récits s'enchaînent. En chemin pour une émission littéraire pour parler de son premier livre, elle apprend la mort de ce père qu'elle connaît si mal. Ainsi commence ce deuxième ouvrage. Encore un livre sur le père, se prend-on alors à soupirer. Mais non, Patronyme est différent. Il parle en effet avant tout du grand-père.
Tout le texte tourne autour dudit nom. « À l'intérieur de mon propre nom résidaient l'histoire de mon père et celle de mon grand-père, mais aussi la trajectoire du siècle dernier et la géographie accidentée d'un continent entier. » À la fin de cette (en)quête, l'écrivaine sera parvenue à donner consistance et existence à ce patronyme, Springora, ironiquement condamné à disparaître faute de descendance masculine.

En France, le roman de survie, qui conte les démêlés d'un ou de plusieurs personnages coincés dans un morceau de nature plus ou moins hostile, est un genre en voie de disparition. Histoire et géographie obligent, il demeure un des piliers des lettres américaines, comme en témoignent les succès de Sukkwan Island de David Vann (survie en famille sur une île déserte), d'Into the Wild de Jon Krakauer (histoire réelle de survie ratée) ou des Naufragés du Wager de David Grann (survie en équipage sur un rivage désolé).
Aujourd'hui, l'Américaine Lauren Groff nous envoie sur les « terres indomptées », dans le sillage d'une très jeune fille qui n'a pas attendu de se retrouver perdue en pleine nature pour découvrir les rigueurs de l'existence - son statut d'orpheline et sa vie de servitude en Angleterre l'ont amplement renseignée. Et comme Lauren Groff est une romancière engagée et contemporaine, ce livre est aussi l'occasion d'une petite réinvention à la fois formelle, mystique et féministe du genre. Mais reprenons les choses au début.
Une date incertaine, à l'orée de la colonisation du continent américain. Fuyant un fort où les colons se meurent de maladie, de faim et d'hiver, et où ont eu lieu d'indescriptibles horreurs qui seront narrées plus tard, une jeune servante se lance vers le nord et de supposées colonies françaises, sur la foi d'une carte entrevue un jour. Très vite, elle découvre que la faim et le froid sont autrement plus redoutables que les Indiens Powhatans censés assiéger le fort.
Malgré tout, elle survit (grâce à un poisson pris dans la glace, à des bébés écureuils pris à leur père, en vouant un canard au veuvage). Las, nonobstant son courage et son astuce, elle ne comprend pas grand-chose aux lieux qu'elle traverse - et Lauren Groff nous montre avec subtilité comment beaucoup de ces étendues dites sauvages étaient en fait administrées par leurs occupants d'origine.
On voit ainsi Lamentations - oui, on aura fini par apprendre son prénom, qui est « une insulte » - traverser sans s'en rendre compte un bois de noisetiers plantés de main d'homme, sans déceler, sous l'humus, les noisettes qui pourraient la sauver... Comme bien des romans de survie modernes, celui-ci pointe l'ignorance de l'homme blanc - sans en faire un manifeste, les faits suffisent.
D'autant que la pauvre Lamentations, avec son passé de victime des hommes qu'on apprend peu à peu, n'a rien à voir avec ces colons venus apporter aux Indiens atterrés une vérité démentie par leur incapacité à survivre en ces contrées. Car malgré son analphabétisme, Lamentations est brillante, comme l'un des rares hommes à lui avoir manifesté de la bonté l'avait reconnu avant de périr de la peste.
Elle n'a pas lu Camus, mais, au fil de son périple, elle en vient à transformer sa foi chrétienne en une mystique athée qui s'accorde bien mieux avec la splendeur indifférente du monde. Malheureusement, si cette mystique procure de belles épiphanies, elle est sans espoir.
Comme un conte Lauren Groff ne vend pas du rêve, mais elle a mieux en magasin. Elle a d'abord les canons du roman de survie - descriptions précises de la nature âpre et du climat, narration au plus près des sensations - qu'elle pousse ici très loin: rien des tourments gastriques de l'héroïne ne nous est épargné, et tant mieux puisque sa situation rend la question cruciale.
Elle a ensuite son regard politique, qui lui permet de déceler la marque de la culture occidentale dans chaque acte de Lamentations, et de montrer comment celle-ci a intégré la pensée qui la rabaisse, et dont la vie en pleine nature lui révélera le caractère arbitraire.
Elle a enfin sa poésie, par laquelle elle nous a conquis : le roman commence comme un conte narré par une voix experte qui se joue des tournures traditionnelles et se développe en mille tonalités, au gré des prières, des souvenirs, des dialogues intérieurs avec une transcendance qui n'est pas Dieu... « C'est une faute morale que de manquer la beauté du monde, dit une voix dans sa tête. » Si ce monde est sans salut, nous avons au moins les mots pour en extraire la beauté.

« Même quand Sophie ne put plus supporter Ezra, elle continua à aimer le mariage. C'était un voile aux multiples couches et elle en aimait le poids. Le porter soulageait, simplifiait le fait d'entrer dans une pièce pleine de monde et justifiait sa présence dans ces murs. Un costume tout prêt pour les occasions publiques. La femme d'Ezra ; c'était la réponse à quiconque voulait la connaître. Elle était la femme qu'Ezra Blind avait épousée. Ça avait du poids, du pouvoir : comme une cape imperméable, ça tenait à distance l'inévitable essaim d'importuns, de bavards, de chicaniers, d'indiscrets. »
Divorcing, tel est le titre original de ce livre qui cinquante-cinq ans après sa première publication américaine est enfin traduit en français. Ici ce sera donc Vies et morts de Sophie Blind. C'est bien aussi.
Car ce dont « divorce » cette Sophie dans ce roman, monolithe noir fascinant et grave, ce n'est pas que d'un homme, c'est tout autant, peut-être plus encore, de son temps, de sa vie, du judaïsme, de sa famille, de ses désirs, d'elle-même. Sophie s'en va sans espoir de retour. Sophie, c'est elle, Susan Taubes (1928-1969).
Comme son héroïne, une Juive hongroise émigrée aux États-Unis juste avant guerre, fille d'un psychanalyste, mariée un temps à un sociologue et philosophe de la religion juive, puis, lorsqu'elle se sépara de lui, nourrissant une forte ambition littéraire et se rapprochant d'un groupe d'écrivains gravitant pour l'essentiel autour de la figure phare de Susan Sontag.
Profondément mélancolique, Taubes put tout de même publier son premier roman à 40 ans - Divorcing, donc -, mais quelques jours plus tard, le 6 novembre 1969, blessée semble-t-il par une recension négative à son propos dans le New York Times (la goutte d'eau ou de fiel qui...), elle se suicida par noyade au large de Long Island. Ce fut Sontag qui dut reconnaître le corps...
Susan Taubes ne saura donc jamais qu'un demi-siècle plus tard, porté par l'enthousiasme de figures telles que celle de Deborah Levy, son livre serait redécouvert et deviendrait culte et son autrice considérée à l'égale d'une Sylvia Plath ou d'une Unica Zürn, parmi les inoubliables « grandes brûlées » de la littérature contemporaine.
Pour autant, Vies et morts de Sophie Blind est bien plus qu'une autobiographie de son autrice. C'est un grand roman incommode, gorgé de colère et de chagrin et pourtant d'humour aussi. La vie, le réel y côtoient presque à parts égales les rêves de Sophie, entre la Hongrie, l'Amérique et Paris où elle trouvera refuge (et la mort, on l'apprend dès les premières pages).
Des voyages qui seront également intérieurs au fil de réminiscences où se côtoient en une danse macabre le mari, les amants, le père, les enfants, la vie d'une femme en quête permanente d'identité. Et de temps en temps comme des éclats de lumière:
« Elle voulait aimer l'Amérique. La bobine d'actualités de la Twentieth Century Fox passait derrière la titraille, arrivait accompagnée de musique forte, les films changeaient si vite, et il s'y passait davantage qu'on ne pouvait en absorber - des dames jouant au tennis en short blanc, des avions, un match de boxe, un zeppelin en flammes, une parade, quelqu'un exécutant un plongeon arrière, des explosions de puits de pétrole, des beautés au bain, des tanks.
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Elle voyait le vingtième siècle non comme la continuation du dix-neuvième mais comme quelque chose d'incroyable qui arrivait de façon aussi surprenante et mystérieuse que la bobine qui soudain illuminait le cinéma sombre, et qui arrivait en Amérique davantage qu'ailleurs. L'Amérique, c'était le vingtième siècle. » Ce roman est son requiem.
Juliette Einhorn, Aurélie Marcireau, Alexis Brocas et Olivier Mony