« Dieu et l’Amérique ». La chronique de Douglas Kennedy

Découvrez la chronique de Douglas Kennedy.
LTD/Fabien Clairefond

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LTD/Fabien Clairefond
Au-delà de ses immenses répercussions géopolitiques et humanitaires, le conflit iranien révèle un autre aspect troublant qui mérite d’être analysé : la façon dont Trump et son entourage Maga invoquent régulièrement la figure divine pour justifier une guerre qui broie des vies et coûte au contribuable américain plus de 1 milliard de dollars par jour.
Il suffit de considérer la raison avancée par Trump pour attaquer l’Iran, et sa menace de raser purement et simplement le pays si ses affreux dirigeants théocratiques ne rouvrent pas le détroit d’Ormuz : « Je crois vraiment que Dieu est bon. Et qu’Il veut qu’on prenne soin des gens. Dieu n’aime pas ce qui est en train de se passer. Je n’aime pas ce qui est en train de se passer. »
Il y a quelque chose qui relève du théâtre de l’absurde dans cette prétention du président à pouvoir déchiffrer le grand plan de Dieu pour veiller sur nous, pauvres créatures ignares que nous sommes. Plus alarmant encore est le sous-entendu selon lequel Dieu déplorerait le fait que le président américain n’ait eu d’autre choix que d’attaquer l’Iran.
Le pape Léon XIV, né États-Unis, s’est élevé à maintes reprises contre le bellicisme de Trump (sans jamais le nommer de façon directe, tout en ne laissant planer aucun doute sur la cible de ses homélies). Voilà comment il a réagi la semaine dernière à cette rhétorique ridicule du « téléphone rouge avec le Tout-Puissant » : « Dieu ne bénit aucun conflit. Quiconque se revendique disciple du Christ, Prince de la paix, ne peut se ranger du côté de ceux qui brandissaient autrefois l’épée et qui, aujourd’hui, larguent des bombes. »
Il y a quelques jours, Trump a franchi un cap inédit pour un président américain en attaquant ouvertement le souverain pontife : « Le pape Léon est FAIBLE face à la criminalité et désastreux en politique étrangère », a-t-il écrit. Mais Léon est un enfant de Chicago, la ville qui a fini par triompher d’Al Capone, le célèbre gangster des années 1920. Si bien qu’il n’est pas du genre à se laisser malmener par une brute. C’est donc sans surprise qu’il a répondu à l’insulte présidentielle avec autant de calme que de fermeté : « Je n’ai pas peur de l’administration Trump, ni de proclamer haut et fort le message de l’Évangile, qui est la mission première de l’Église. »
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À l’heure où nous écrivons ces lignes, ni le pape ni le Vatican n’ont daigné commenter l’image relayée par Trump sur son réseau social qui le représente sous les traits de Jésus en train de guérir un infirme (oui, oui, vous avez bien lu).
Le président n’est cependant pas le seul membre de son gouvernement à jouer sur la fibre religieuse jusqu’à l’absurde. L’ancien présentateur de Fox News devenu ministre de la Défense, Pete Hegseth, s’est imposé comme le chantre du symbolisme chrétien depuis le début du conflit en Iran, qu’il qualifie de « guerre sainte ». Rien d’étonnant pour cet idéologue qui arbore sur le bras un tatouage Deus vult (« Dieu le veut » en latin), slogan qui était autrefois le cri de ralliement des croisés.
L’invocation de Dieu est monnaie courante dans le discours américain contemporain. Pour comprendre la tradition de l’exceptionnalisme – le fait que la droite chrétienne voie les États-Unis comme le pays préféré du Tout-Puissant –, il faut remonter aux racines puritaines de la première colonie fondée au Massachusetts au XVIIe siècle.
Bien qu’on enseigne aux écoliers américains que ces « Pèlerins » fuyaient les persécutions religieuses en Angleterre, la vérité est plus brutale : Boston et les colonies tout autour furent d’abord régies par une théocratie sévère, prônant une vision du monde hobbesienne selon laquelle l’homme, déchu, ne peut être sauvé que par une foi absolue et une éthique de travail acharnée.
La hiérarchie puritaine régnait alors avec toute la férocité de l’Ancien Testament, n’hésitant pas à flageller ou à pendre quiconque contestait son autorité, à brûler les femmes accusées de sorcellerie et à réduire au silence toute forme de dissidence contre l’Église. Dès 1630, le premier gouverneur du Massachusetts, John Winthrop, posait les jalons de cette vision messianique dans un sermon resté célèbre : « Nous serons telle une cité sur une colline, tous les regards seront tournés vers nous. »
En 1787, onze ans après la Déclaration d’indépendance, un groupe inspiré des Lumières, nourri des écrits de Rousseau, de Montesquieu et de John Locke, s’est réuni pour rédiger ce document remarquable qu’est la Constitution des États-Unis, dont un des principes fondateurs était la séparation de l’Église et de l’État.
Car ses auteurs étaient parfaitement conscients de l’ombre que les puritains faisaient planer sur cette toute jeune nation, et de cette pulsion théocratique qu’il fallait sévèrement brider. Si la liberté religieuse devait être un droit constitutionnel absolu, il s’agissait aussi d’empêcher la mainmise de l’Église sur le corps politique.
Mais l’histoire américaine est cyclique, marquée par des vagues de regain religieux qu’on a appelées les « Grands Réveils ». Le cycle actuel a débuté dans les années 1980, lorsque le parti républicain a scellé un pacte faustien avec le mouvement fondamentaliste chrétien alors en plein essor : la promesse d’une politique de conservatisme social en échange d’un soutien électoral (surtout dans les États du Sud, traditionnellement démocrates).
Pourtant, rien pendant les mandats des précédents présidents républicains, que ce soient Ronald Reagan ou les Bush père et fils, n’a jamais égalé la brutalité des méthodes aujourd’hui déployées contre l’Amérique laïque sous l’égide du plus vénal et dévoyé de tous, Donald Trump.
Comment la brigade des chrétiens born-again peut-elle soutenir un tel pêcheur invétéré, adepte d’une misogynie crasse, qui a eu une liaison prouvée avec une star du porno et a agressé sexuellement une journaliste ? La réponse est simple : le concept de rédemption personnelle est central chez les évangéliques, si bien qu’il suffit de reconnaître Jésus comme son Seigneur et Sauveur pour être instantanément lavé de toutes ses fautes passées.
Trump n’est pourtant pas un modèle de chrétien. Son mépris pour les droits humains, sa politique de séparation et de déportation des familles de migrants, son recours aux nervis de l’ICE (la police de l’immigration), qui ont toute latitude pour tirer à bout portant sur les manifestants dans la rue (comme on l’a vu à Minneapolis), sont même résolument antichrétiens. Mais ses crimes et ses frasques – en particulier sexuels – semblent n’avoir que peu d’importance aux yeux des hérauts du Grand Réveil actuel.
Comment expliquer qu’ils s’accommodent si facilement de telles « peccadilles » ? Eh bien tout simplement parce que, en récompense de leur soutien, Trump leur a déjà accordé une série de victoires, lors de son premier mandat et de celui en cours, dans la bataille qu’ils livrent contre une Amérique plurielle et temporelle.
En nommant trois juges à la Cour suprême, il a porté à six contre trois la majorité conservatrice et permis aux évangéliques – ainsi qu’aux catholiques – d’obtenir ce que beaucoup considéraient comme le Saint-Graal dans leur quête antiféministe : l’abrogation du droit à l’avortement, garanti depuis 1973 au niveau fédéral. Galvanisés par la réélection de Trump en 2024, ils s’attaquent désormais au mariage homosexuel, à la contraception et à l’interdiction de la prière à l’école, derniers bastions d’une Amérique progressiste qu’ils entendent renverser.
Voilà pourquoi un des prédicateurs Maga les plus féroces, Franklin Graham (fils du prédicateur légendaire de l’après-guerre Billy Graham, qui fut un proche confident de tous les présidents républicains avant Trump), ferme les yeux sur les entorses répétées de Trump aux Dix Commandements. L’automne dernier, Graham lui écrivait : « Il est crucial de savoir avec certitude que votre âme est en sécurité et qu’elle passera l’éternité auprès de Dieu. »
Traduction : Julie Sibony.