« La Première ministre japonaise Sanae Takaichi a compris qu’il fallait flatter l’ego démesuré de Donald Trump » : la chronique de François Clemenceau

Découvrez la dernière chronique de François Clemenceau.
LTD/Fabien Clairefond

Découvrez la dernière chronique de François Clemenceau.
LTD/Fabien Clairefond
Du temps où il était Président, Valéry Giscard d’Estaing a plaidé en faveur de la Grèce pour qu’elle entre dans l’Union européenne et il aurait eu cette phrase : « On ne fait pas jouer Platon en deuxième division ! » On devrait dire la même chose du Japon, que l’on a trop tendance à sous-estimer depuis longtemps. L’élection anticipée qui s’y déroule ce dimanche est passionnante.
Pour la première fois de son histoire, le pays va être dirigé par une femme. Certes, Sanae Takaichi a été élue l’automne dernier à la tête du Parti libéral-démocrate (conservateur) pour succéder à Shigeru Ishiba, démissionnaire, et elle a commencé immédiatement à gouverner. Mais sa majorité à la chambre basse du Parlement, héritée de l’élection générale de 2024, était si étriquée qu’elle a préféré renverser la table.
Tous les sondages lui donnent au moins 20 points d’avance sur ses adversaires de l’Alliance réformatrice centriste. De la détermination, de l’audace donc, mais pas seulement. Takaichi est devenu durant sa campagne éclair un phénomène qui a même réussi à séduire la jeunesse nippone. Son taux de popularité parmi les 18-29 ans est de 90 % !
Qu’on n’aille pas croire pour autant que Sanae Takaichi – 65 ans le mois prochain – est un modèle de progressisme et de tolérance. Elle est ultra-conservatrice, favorable à ce que les épouses japonaises gardent leurs noms de jeune fille à condition qu’il soit accolé à celui de leur mari, vent debout contre le mariage homosexuel et révisionniste par le refus de voir le Japon demander pardon pour les massacres et les viols commis par ses soldats pendant la Seconde Guerre mondiale en Corée et en Chine.
Elle est l’une des très rares au sein de la classe politique à s’être rendu plusieurs fois au sanctuaire de Yasukuni où sont enterrés les criminels de guerre japonais. Elle ne renie pas son surnom de « Dame de fer » ni l’héritage intellectuel de Margaret Thatcher au Royaume-Uni. Est-ce ce genre de tempérament que les Japonais jugent nécessaire au pouvoir par ces temps incertains ?
Chaque dimanche, l’essentiel de l’actualité économique, politique et sociétale.

Donald Trump, fidèle à sa politique d’ingérence dans les affaires politiques de ses alliés, lui a accordé son soutien jeudi en y ajoutant même une invitation à venir en visite officielle à Washington le 19 mars. De ce point de vue purement géopolitique, indépendamment des valeurs qu’incarnent Sanae Takaichi, c’est plutôt une bonne chose que les États-Unis manifestent ainsi la permanence de leur alliance avec le Japon.
Bien entendu, la Première ministre japonaise a compris qu’il fallait flatter l’ego démesuré de Trump. Elle lui a offert l’un des putters de golf de son parrain en politique, Shinzo Abe, ainsi qu’une balle de golf recouverte de feuilles d’or. Elle a promis qu’elle offrirait 250 cerisiers japonais aux États-Unis pour célébrer le 250e anniversaire de l’indépendance américaine. Comme un nouveau pacte d’amitié après le cadeau de plus de 3 000 cerisiers offerts par le Japon impérial en 1912 à la ville de Washington dont le National Mall est ainsi fleuri chaque année en mars.
Mais ce rose-là ne doit rien enjoliver. La situation stratégique est tendue entre Tokyo et Pékin, entre la Chine et les Philippines avec qui Mme Takaichi essaie de renforcer la coopération de défense. Et avec bien sûr Taïwan, en horizon omniprésent. Dans son coup de fil cette semaine avec Donald Trump, Xi Jinping a bien pris soin de rappeler à quel point ce dossier l’obsède et que les États-Unis devront soupeser toute livraison d’armes à Taïwan avec « prudence ».
Pour Sanae Takaichi, qui a promis de réviser la Constitution afin de doter des « forces d’autodéfense » japonaises de moyens d’intervention robustes pour aider ses alliés dans la région, l’ambiguïté ne peut être de mise. Elle l’avait déjà dit : « Une situation d’urgence pour Taïwan est une situation d’urgence pour le Japon », dont les îles les plus méridionales de Senkaku ne sont qu’à 170 kilomètres de l’ancienne Formose.
Oui, c’est une bonne chose qu’elle se rende à la Maison-Blanche le 19 mars avant que Donald Trump ne se rende en Chine le mois suivant. Car cette judoka, fan de heavy metal, ne joue pas en deuxième division. Elle dirige un pays du G7, membre du Quad – avec les États-Unis, l’Australie et l’Inde –, partenaire stratégique de la France et de l’Union européenne. C’est avec elle à sa tête que le Japon restera aux premières loges du rapport de force entre les deux plus grandes puissances du monde.