Lettre ouverte à Rachida Dati : « En abandonnant l'appartement de Jacques Prévert, Paris perdrait une partie de son âme »

Stephane Bern, Berenice Bejo et Lio.
LTD/LUDOVIC MARIN/AFP via REUTERS ; Nadja Wohlleben/REUTERS ; JOEL SAGET/AFP

Stephane Bern, Berenice Bejo et Lio.
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Madame la Ministre,
L’appartement de Jacques Prévert, lieu de mémoire unique, miraculeusement conservé depuis 1955, est menacé de disparition. Son propriétaire, le Moulin-Rouge, souhaite le récupérer pour en faire l’annexe d’une nouvelle scène consacrée à Mistinguett. On ne saurait honorer Mistinguett sur les ruines des Enfants du paradis.
De 1955 à 1977, chez Prévert, on a croisé tout ce que Paris comptait d’artistes : Pablo Picasso, Alexander Calder, André Breton, Marcel Carné, Jean Gabin, Arletty, Yves Montand, Simone Signoret, Boris Vian (son voisin), Robert Doisneau et tant d’autres encore qui ont collaboré avec Jacques, le scénariste, le poète, le chansonnier, le plasticien.
Aujourd’hui, derrière les ailes du Moulin, l’appartement décoré par Alexandre Trauner et l’architecte Jacques Couëlle vit toujours, comme depuis soixante-dix ans, grâce à sa petite-fille, Eugénie Bachelot Prévert, qui entretient ici, avec ferveur, la mémoire de son grand-père, conservant à cet endroit ses archives. Celles-ci se trouvent au bout d’un long couloir qui mène aussi à deux pièces particulièrement émouvantes, le bureau intact de Prévert et la chambre de Michèle, sa fille, qui dormait dans le lit d’Esmeralda (et de Gina Lollobrigida) venu tout droit des décors du film Notre-Dame de Paris.
L’année 2027, où l’on commémorera les 50 ans de sa mort, marquera le point d’orgue du travail d’Eugénie sur l’œuvre de Prévert. De nombreux projets sont en préparation et cette décision des propriétaires du Moulin-Rouge est un véritable coup de poignard dans le dos. Au moment où les Parisiens, et singulièrement les habitants de Montmartre, déplorent la perte d’authenticité d’un espace public livré au surtourisme, la disparition de l’appartement de Jacques Prévert, comme celui de son voisin de terrasse Boris Vian, objet du même projet, serait proprement incompréhensible. Préserver ces lieux, c’est protéger un patrimoine vivant, celui d’une poésie qui continue d’inspirer les enfants, les enseignants, les artistes. C’est aussi défendre une certaine idée de la culture : libre, accessible, ancrée dans la ville et dans le cœur des gens.
Aujourd’hui, cet espace mérite plus qu’un souvenir : il mérite protection et reconnaissance officielle. Le classement de l’appartement de Jacques Prévert au titre des monuments historiques relève de l’évidence, pleinement justifié par sa valeur patrimoniale intrinsèque et par la force de l’imaginaire qui s’en dégage. Ce lieu doit être sanctuarisé tant il est encore chargé de toute la force d’un poète populaire et universel, et à travers lui d’une époque de création et de liberté, un véritable joyau aux éclats encore vifs du Paris tant aimé des visiteurs du monde entier.
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Madame la Ministre, vous aimez Paris, vous connaissez son histoire, vous êtes en charge aujourd’hui des artistes et de la culture, peut-être demain de cette ville, qui mieux que Prévert est au carrefour de votre action ?
S’il vous plaît, ne laissez pas s’évanouir dans les gravats ce morceau d’Histoire pour un projet aux contours flous. Nous vous demandons d’engager instamment la procédure de classement de l’appartement de Jacques Prévert, un geste d’une France reconnaissante envers ses poètes, ces artisans de lumière dont les mots, autant que les pierres, ont bâti la légende de Paris.
Cité Véron, Paris.
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