Thierry Breton, ancien commissaire européen au marché intérieur, analyse la situation inconfortable de Trump face à ses actions militaires au Moyen-Orient.
Le second mandat de Donald Trump se joue là où il ne l’avait pas prévu : face à Iran, autour du détroit d’Ormuz. Entre promesses contredites et répercussions directes pour l’Europe, l’épisode met à l’épreuve la cohérence stratégique du trumpisme 2.0.
Le pari trumpiste est en train de se jouer là où personne n’avait vraiment prévu qu’il se nouerait : dans les sables iraniens et les eaux étroites du détroit d’Ormuz. Donald Trump avait promis l’inverse de ce qu’il est en train de produire. Il s’était fait réélire sur l’idée d’un Trumpisme 2.0 enfin « sérieux » : plus d’inflation, l’essence bon marché, le « plus grand boom industriel de l’histoire », des droits de douane censés financer les cadeaux fiscaux, l’arrêt des « guerres sans fin » et, bouquet final, la résolution de la guerre en Ukraine « en 24 heures ».
Deux ans plus tard, le cœur de son mandat se résume à l’Ukraine toujours en guerre, une Amérique engluée dans un conflit de moyenne intensité avec l’Iran, un détroit d’Ormuz partiellement paralysé, une nouvelle crise énergétique mondiale qui menace l’Europe, et une opinion américaine majoritairement hostile à cette aventure.
Ce n’est pas seulement un problème de promesses non tenues. C’est un problème de cohérence stratégique. En décembre 2025, la Stratégie de sécurité nationale proclamait que l’Amérique allait se recentrer sur l’hémisphère occidental et l’Indo-Pacifique, rationaliser ses engagements en Europe et au Moyen-Orient, concentrer ses moyens sur la compétition de long terme avec la Chine. Dans ce texte, l’Iran est un ennui à contenir, pas un théâtre central.
Quelques semaines plus tard, la nouvelle stratégie de défense renchérit : priorité au « pivot occidental » et à la dissuasion sélective en Asie, usure des forces à réduire, plus jamais de gros engagements dans les sables du Moyen-Orient. Puis la politique a pris le dessus sur la doctrine : pression maximale sur Téhéran, frappes conjointes avec Israël, sous-estimation spectaculaire de la détermination iranienne à faire d’Ormuz un levier réel, et non plus seulement une menace rhétorique.
À chaque ultimatum sur Ormuz, le coût monte : plus de navires, plus d’avions, plus de risques pour les bases américaines, plus de volatilité sur les marchés de l’énergie.
L’enlisement iranien est le miroir le plus cruel des illusions trumpistes. Il révèle qu’un pouvoir qui se croit capable de manier la force comme un instrument limité, rentable et réversible se retrouve, en pratique, prisonnier d’un théâtre qu’il avait juré d’abandonner. À chaque ultimatum sur Ormuz, le coût monte : plus de navires, plus d’avions, plus de risques pour les bases américaines, plus de volatilité sur les marchés de l’énergie.
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À chaque tweet présidentiel promettant de « rouvrir le détroit en 48 heures », l’ultimatum est repoussé, les Iraniens testent un peu plus les lignes rouges, les alliés s’inquiètent davantage. Et lorsque la Maison Blanche laisse entendre qu’elle négocie en secret, Téhéran dément publiquement, exposant aux yeux du monde l’improvisation d’un pouvoir qui confond mise en scène et stratégie.
L’Europe, elle, paie cash ce choix. Elle venait à peine de commencer à sortir du traumatisme énergétique de 2022, quand la guerre en Ukraine l’avait forcée à se sevrer du gaz russe à marche forcée, qu’elle voit ressurgir, à cause de l’Iran, le spectre de la pénurie et de la flambée des prix. La Commission active à nouveau les mécanismes d’urgence, les États replafonnent les factures, les industries électro-intensives tirent la sonnette d’alarme.
Tout cela, non parce que Moscou a fermé un robinet, mais parce que Washington a choisi d’ouvrir un front au cœur du système énergétique mondial. Comment expliquer aux citoyens européens qu’après avoir payé le prix d’une politique nécessaire vis-à-vis de la Russie, ils doivent aujourd’hui absorber les effets d’une guerre décidée à Washington, dont ils n’ont pas pesé les objectifs ni calibré les moyens ?
Une partie de l’extrême droite européenne avait rêvé d’un « club des amis de Trump » transatlantique.
C’est ici que se révèle le prix de l’erreur du choix de l’asservissement et de la vassalisation. L’Union a fait le pari d’un alignement quasi mécanique sur le Trumpisme 2.0 : un accord commercial asymétrique conclu à l’été 2025 pour éviter une tempête tarifaire encore pire, une ligne de soutien maximal à l’Ukraine calée sur les priorités américaines, une prudence extrême sur l’Iran pour ne pas fracturer le lien transatlantique. Résultat : une Europe qui se découvre à la fois surexposée et sous-considérée.
Surexposée, parce que l’accord avec Trump a institutionnalisé des concessions tarifaires perçues comme humiliantes, que la crise iranienne frappe directement ses économies, et que l’alignement sur Washington en Ukraine ne s’accompagne d’aucune vraie autonomie stratégique. Sous-considérée, parce que l’UE n’est pas traitée comme co-décideur, mais comme variable d’ajustement : on lui demande de payer, de suivre, de se taire – et de trouver ensuite des mots apaisants pour expliquer aux opinions l’addition qui arrive.
Pendant ce temps, nombre de dirigeants populistes ou nationalistes qui s’étaient empressés de se placer dans le sillage de Trump découvrent le prix de cette proximité. Une partie de l’extrême droite européenne avait rêvé d’un « club des amis de Trump » transatlantique, d’un axe idéologique MAGA–Europe, d’un label d’homologation politique. L’épisode iranien transforme ce label en fardeau.
Comment se revendiquer champion de la souveraineté nationale en France, en Italie ou ailleurs tout en se liant à un président américain qui menace des partenaires européens de tarifs punitifs, se pose en arbitre des conflits sur le continent et déclenche une guerre au Moyen-Orient sans tenir compte du prix pour nos économies ? À l’inverse, ceux qui ont gardé leurs distances, en Europe comme en Asie, apparaissent aujourd’hui comme les véritables réalistes : ils encaissent le choc sans être sommés de justifier les choix de Washington devant leur opinion.
Pour la première fois depuis longtemps, une guerre majeure américaine commence avec une opinion majoritaire contre.
Car dans tous les scénarios, la Chine sort gagnante. Si Trump recule en Iran, Pékin aura gagné du temps stratégique, démontré que les États-Unis n’ont plus les moyens politiques de mener une guerre longue et que leurs doctrines ne résistent pas à l’épreuve des faits. Si Trump s’obstine, la dispersion américaine sera maximale : des moyens immobilisés au Moyen-Orient, des alliances tendues en Europe, une opinion hostile au conflit, des midterms à haut risque, et une crédibilité entamée dans l’Indo-Pacifique.
Si la Maison Blanche temporise, mélange de fausse désescalade et de présence militaire durable, alors la Chine récolte le dividende politique d’une Amérique qui prêche l’ordre fondé sur des règles tout en contournant son propre Congrès, en menant des frappes controversées et en utilisant les routes énergétiques comme armes. Dans les trois cas, Pékin n’a pas besoin de tirer un seul coup de feu pour voir son principal rival s’éloigner de son théâtre prioritaire, se brouiller avec ses alliés et affaiblir son argument central dans la bataille des modèles.
Le plus frappant, peut-être, est le backlash intérieur qui monte aux États-Unis. Pour la première fois depuis longtemps, une guerre majeure américaine commence avec une opinion majoritaire contre. Les sondages disent la même chose : les Américains sont fatigués, préoccupés par les prix, sceptiques sur la « stratégie » iranienne, inquiets d’un président qui promettait de mettre fin aux « guerres idiotes » et qui en ouvre une nouvelle.
La coalition trumpiste elle-même se fissure entre faucons et anti-interventionnistes. Des élus républicains, qui avaient embrassé l’America First pour refuser les aventures extérieures, se retrouvent à devoir justifier des frappes lointaines alors que leurs électeurs demandent des réponses sur les opioïdes, les infrastructures, l’école. L’Iran, loin de cimenter la base, la divise. C’est là que se prépare le retour de balancier que le Trumpisme croyait avoir conjuré. L’administration a déclenché cette guerre avec un minimum de contrôle parlementaire, en contournant autant que possible le débat sur les pouvoirs de guerre.
L’Europe ne retrouvera pas sa place en se rêvant en « cousine raisonnable » d’une Amérique trumpiste.
Si les élections de mi-mandat tournent mal pour les républicains, il y a fort à parier que l’Iran deviendra le pivot d’une mise en cause plus large : sur la manipulation des renseignements, sur les estimations économiques volontairement minimisées, sur la chaîne de commandement qui a conduit à la fermeture d’Ormuz et à une crise énergétique mondiale. Le président qui se présentait comme la victime d’un « État profond » pourrait se retrouver confronté à un sursaut de l’État de droit qu’il n’avait pas anticipé, cette fois dirigé contre lui et son entourage.
Reste une question décisive : que fait l’Europe de ce constat ? Elle peut continuer à subir, en espérant que le cycle Trump se refermera tout seul. Ce serait prolonger l’erreur stratégique actuelle : courir après Washington, colmater les brèches, expliquer a posteriori aux citoyens pourquoi leurs factures explosent et leurs industries hésitent. Ou bien elle peut choisir, précisément à partir de l’épisode iranien, de rompre avec cet alignement réflexe pour retrouver une fermeté constructive.
Cela suppose trois mouvements clairs : assumer une ligne de désaccord sur l’Iran, en refusant de cautionner une stratégie qui met en péril la sécurité énergétique européenne ; reconstruire une politique commerciale qui ne soit plus dictée par la peur de tarifs américains, mais par la défense assumée de nos intérêts ; et surtout, réaffirmer que l’alliance transatlantique ne vaut que si elle s’inscrit dans un cadre d’État de droit, où l’usage de la force, le respect des traités et la protection des biens communs (énergie, climat, stabilité financière) ne sont pas négociables.
L’Europe ne retrouvera pas sa place en se rêvant en « cousine raisonnable » d’une Amérique trumpiste, chargée de traduire et d’arrondir les angles. Elle la retrouvera en assumant qu’elle n’a pas vocation à être l’otage volontaire des choix d’une Maison Blanche qui traite les alliances comme des contrats à durée déterminée. Ormuz lui offre un miroir brutal, mais utile : celui d’un monde où l’alignement paresseux n’est plus tenable.
La voie qui s’ouvre est étroite, mais claire : rompre avec la dépendance politique, retrouver une fermeté constructive vis-à-vis de Washington comme de Pékin, et replacer l’allégeance à l’État de droit – à l’intérieur comme à l’extérieur – au cœur de son projet. Si l’Europe ne saisit pas cette occasion, alors oui, le Trumpisme 2.0 pourra sombrer dans le détroit d’Ormuz. Mais il pourrait l’y entraîner.