Ma visite au Grand Canyon. La chronique de Douglas Kennedy

Découvrez la chronique de Douglas Kennedy.
LTD/Fabien Clairefond

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Theodore Roosevelt demeure, à mes yeux, l’un des présidents américains les plus fascinants de l’histoire. Sa vie avant la politique tient du roman de cape et d’épée : né en 1858 au sein d’une famille de la bourgeoisie new-yorkaise, un temps chasseur de bisons et éleveur de bétail dans le Dakota du Nord, il commanda plus tard le régiment qui remporta la bataille de San Juan pendant la guerre hispano-américaine.
Il avait été précédemment préfet de la police de New York, et devint ensuite gouverneur de cet État, où il se forgea une réputation de réformateur progressiste, notamment par son engagement dans la lutte contre la misère. Une fois à la Maison-Blanche, il s’attaqua aux monopoles des grandes entreprises – fait rare pour un Républicain – et à la corruption politique, tout en développant les ambitions impérialistes des États-Unis en Amérique centrale et du Sud (on lui doit notamment la construction du canal de Panama).
J’ai beaucoup pensé à « Teddy » Roosevelt la semaine dernière, lors d’un road-trip dans l’Arizona. J’étais là-bas pour me documenter en vue d’un prochain roman, mais aussi pour me replonger dans la grandeur épique de cet État et ses multiples contradictions. Berceau du conservatisme américain moderne (mouvement dont le chef de file, Barry Goldwater, candidat républicain à la présidentielle de 1964, fut sénateur de l’Arizona pendant près de vingt ans), l’État a voté majoritairement pour Trump en 2016 et 2024, mais pour Biden en 2020.
Aujourd’hui, ses deux sénateurs sont démocrates. La ville de Phoenix est l’une des plus importantes de la « Sun Belt » sur le plan économique (même s’il faut bien dire qu’elle est d’une laideur consommée). Mais, dès qu’on quitte cet environnement urbain, on retrouve l’immensité de l’Ouest américain et ses contrastes saisissants, depuis les déserts peuplés de cactus au sud jusqu’aux étendues volcaniques et montagneuses du nord. Et puis, il y a les trésors naturels de l’Arizona, avec le Grand Canyon comme clou du spectacle.
Je suis arrivé au Canyon après avoir passé deux jours plus au sud, où j’avais pris ma dose de chaleur hivernale, et négocié ensuite une des routes les plus dangereuses du pays : l’Arizona State route 88. Elle débute juste en dehors de Phoenix, traverse des paysages arides et une série de lacs avant de croiser le seul avant-poste habité le long de son ruban de bitume, un village au merveilleux nom de Tortilla Flat, aujourd’hui devenu un piège à touristes aux allures de faux western. J’ai continué à rouler et, quinze minutes plus tard, j’étais sur une piste non goudronnée, tout juste assez large pour un véhicule, qui pendant une demi-heure longeait un précipice abrupt. Un seul faux mouvement, une seconde d’inattention, et c’était une chute de 600 mètres dans le ravin. Dire que je n’étais pas complètement détendu au volant de mon SUV de location est un euphémisme. Mais ce péril portait aussi en lui un parfum d’exaltation.
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D’autant qu’après avoir survécu à ces lacets vertigineux j’ai fini par me retrouver face à cette merveille qu’est le barrage Theodore-Roosevelt, un des grands projets de ce président en matière d’environnement et de génie civil. Lancé en 1902 et achevé neuf ans plus tard, il devait fournir de l’eau pour l’irrigation, permettre le contrôle des crues et alimenter en énergie hydroélectrique un immense territoire aride. C’est un chef-d’œuvre de l’ingénierie du début du XXe siècle, véritable prouesse industrielle compte tenu de son isolement au fin fond du désert, qui témoigne de cette intelligence visionnaire si américaine.
Quelques jours plus tard, dans la sympathique petite ville de Flagstaff sur la Route 66 (située à 232 kilomètres au nord de Phoenix et 2.106 mètres d’altitude, ce qui explique qu’il y fasse 30 degrés de moins qu’au sud), j’ai visité de nuit une des plus vénérables institutions astronomiques au monde, l’observatoire Lowell, d’où j’ai contemplé le ciel à travers le télescope Clark de 1896. Cette lunette a été assemblée dans le Massachusetts selon les plans d’un astronome de génie, Percival Lowell, qui, bien qu’originaire de Boston, était tombé amoureux des vastes étendues solitaires du nord de l’Arizona… et de leur vue incroyablement dégagée sur le cosmos, loin de toute pollution lumineuse. Un astronome de l’observatoire m’a montré comment utiliser ce joyau technologique de la fin du XIXe siècle (dont je me suis souvenu qu’il était contemporain de Jules Verne).
« Vous allez bientôt voir Jupiter », m’a-t-il annoncé. Je me suis penché sur l’oculaire vieux de cent trente ans et, en fermant l’œil gauche, j’ai en effet vu apparaître la lointaine planète. L’image était si cristalline que je distinguais nettement les anneaux gazeux qui l’entourent, et trois de ses nombreuses lunes. Là encore, j’ai été émerveillé par l’audace de cet astronome du XIXe siècle, qui n’avait pas hésité à faire construire un télescope de près de 10 mètres sur la côte Est pour ensuite l’expédier jusqu’en Arizona afin d’étendre notre connaissance des planètes, constellations et galaxies.
Le lendemain, à l’aube, j’ai pris la route du Grand Canyon. C’était la quatrième fois que je visitais cette faille géologique monumentale, et pourtant… comment ne pas ressentir un choc métaphysique devant ce spectacle transcendant ? Je ne crois pas aux puissances supérieures, je ne crois pas que ce soit la « main de Dieu » à qui l’on doit ces formations rocheuses complexes qui s’étirent sur 446 kilomètres de long (oui, oui, vous avez bien lu) et jusqu’à 29 kilomètres de large, pour une profondeur dépassant par endroits les 1.800 mètres.
Des proportions gargantuesques, et le mot est faible. J’étais avec ma compagne – française –, qui le découvrait pour la première fois, et j’ai vu ses yeux s’emplir de larmes devant la majesté de ce paysage préhistorique. Si vous avez besoin d’une piqûre de rappel sur notre insignifiance collective à l’échelle de l’univers et des temps géologiques, allez donc faire un tour dans le Grand Canyon : cela vous fera longuement réfléchir au bellicisme imbécile qui caractérise la condition humaine.
Theodore Roosevelt aussi, lors de sa première visite en 1903, en tira une puissante leçon d’humilité. Il félicita la compagnie de chemin de fer Santa Fe de n’avoir pas construit d’hôtel à proximité du gouffre, et affirma très clairement que sa beauté surnaturelle devait être protégée à jamais. « N’y touchez pas, déclara-t-il lors de son discours sur place. Il n’y a rien à améliorer. Ce canyon est l’œuvre du temps, et l’homme ne pourra que l’abîmer. »
En 1906, il fit adopter l’Antiquities Act, une loi permettant de labelliser « monuments nationaux » des terres appartenant ou contrôlées par le gouvernement fédéral, afin de protéger tout site ou objet présentant un intérêt naturel, historique ou scientifique. Le 11 janvier 1908, en vertu de cette loi, Roosevelt fit du Grand Canyon un monument national, avant qu’il ne devienne officiellement parc national en 1919, trois ans après la création du Service des parcs nationaux.
J’ai du mal à imaginer Trump et ses acolytes Maga comprendre l’utilité publique d’un édifice comme le barrage Theodore-Roosevelt, ou célébrer le prodige extraordinaire d’un télescope qui continue, cent trente ans après sa conception, à scruter les étoiles (soit dit en passant, c’est à l’observatoire Lowell que Pluton fut découverte en 1930). Je ne les imagine pas non plus capables d’être assez émus et ébahis par le Grand Canyon pour voter des lois visant à en préserver les merveilles intemporelles. Les États-Unis d’aujourd’hui sont aux mains du genre de requins de l’industrie et de la finance pour lesquels Teddy Roosevelt n’avait que mépris.
Pourtant, la splendeur des parcs nationaux de l’Arizona et ce fascinant observatoire de Flagstaff m’ont redonné une lueur d’espoir. Tout comme cette scène, sur le parking du Grand Canyon, où une femme hurlait à plein poumons que la vengeance de Dieu s’abattrait sur l’homme pour avoir souillé la planète qu’Il avait créée. J’étais stupéfait que le Service des parcs nationaux autorise en son sein pareille diatribe, digne de l’Ancien Testament. Du moins, jusqu’à ce que j’aperçoive un panneau près de l’endroit où elle vociférait : cette zone est réservée aux individus ou groupes exerçant leurs droits constitutionnels en vertu du premier amendement (celui qui garantit la liberté d’expression).
J’ai été profondément touché par cette inscription, ici même, à l’ombre du Grand Canyon. Et je me suis dit : la démocratie américaine est peut-être gravement menacée, mais elle n’est certainement pas morte.
Traduction Julie Sibony
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