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LA CHRONIQUE DE DOUGLAS KENNEDY - Ces anti-intellos en quête d’une autre Amérique

Par Douglas Kennedy, écrivain

Publié le 29 septembre 2024 à 03:28 - Mis à jour le 10 novembre 2024 à 00:09

La chronique de Douglas Kennedy.

La chronique de Douglas Kennedy.

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Le Quotidien Numérique

11 juillet 2026

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UN AUTOMNE AMERICAIN - Chaque semaine, le romancier Douglas Kennedy partage avec La Tribune Dimanche son regard sur la campagne présidentielle et la démocratie aux Etats-Unis.

En 2016, alors qu'il n'était encore qu'un magnat de l'immobilier pas très net et une star de la télé-réalité reconverti en candidat républicain à la présidentielle, Donald Trump avait prononcé un discours moins de quinze jours avant sa victoire surprise à l'élection, dans son style habituel totalement sans queue ni tête. En visant particulièrement les intellectuels américains qui n'adhéraient pas à sa rhétorique : « Les amis, nous sommes gouvernés par des gens qui ne sont pas intelligents. Ou, pour le dire autrement, nous sommes gouvernés par des imbéciles. Des imbéciles. »

Trump divise souvent les individus entre gagnants et perdants (le tout étant déterminé par la quantité d'argent qu'ils gagnent), ou intelligents et bêtes (ces derniers étant ceux qui ne reconnaissent pas son génie). Comme l'avait finement noté à l'époque le journaliste du New York Magazine Jonathan Chait : « Un des aspects les plus étranges de la campagne de Trump est son rapport à l'intelligence. À bien des égards, il est manifestement anti-intellectuel. Il est lui-même extrêmement simpliste, à la fois dans les idées qu'il essaie de développer et dans la syntaxe de son expression. Il transforme tous les sujets de connaissance abstraite en des questions d'authenticité personnelle. [...] Un autre élément classique de sa posture anti-intellectuelle est sa façon de flatter ses partisans : contrairement à ces snobs qui nous détestent, nous, on a une vraie forme d'intelligence, pas celle qu'on apprend dans les livres ou dans les écoles de la haute. »

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Ce qui est intrigant chez Trump, c'est que, tout en se revendiquant farouchement anti-intello, il se vante pourtant de ses études dans les universités les plus élitistes du pays (en l'occurrence, l'université de Pennsylvanie). Et, bien qu'il ait grandi dans un arrondissement de la ville de New York (le Queens), il vivait dans une famille très privilégiée, dans un manoir de style Tudor de vingt-trois pièces.

Mais ce besoin de se présenter comme quelqu'un qui se méfie de l'érudition n'est pas qu'une tactique politicienne qui lui est propre. Nombre de républicains d'extrême droite qui éprouvent le même mépris que lui pour les intellectuels sont également issus des plus prestigieuses universités américaines. Ted Cruz, le sénateur ultra-conservateur du Texas, a fait ses études à Princeton. John Hawley, sénateur trumpiste du Missouri, à Stanford et à la fac de droit de Yale. Ce qui ne l'a pas empêché de contester le verdict des urnes après la victoire de Biden en 2020. Et cet anticonstitutionnalisme digne d'une république bananière était aussi, sans grande surprise, ardemment défendu par J.D. Vance, le sénateur républicain sexiste de l'Ohio, désormais colistier de Trump. Pourtant, malgré tous ses discours sur ses origines de bouseux, Vance est lui aussi diplômé de Yale.

Le plus étonnant dans cette stratégie simpliste du « on déteste les snobinards intellos » est qu'elle s'est révélée payante sur le plan électoral depuis Reagan.

« Eux contre nous » est une ritournelle familière du populisme, qui témoigne des guerres culturelles par lesquelles les États-Unis sont aujourd'hui fracturés : les citadins progressistes et éduqués contre les ruraux conservateurs chrétiens ; ces derniers recevant le soutien d'une classe de ploutocrates déterminés à payer le moins d'impôts possible. C'est là une des ironies les plus curieuses de l'Amérique moderne : le fait que les terres du Midwest, du Sud profond et de l'Ouest rural - où la majorité des citoyens souffrent d'un déficit éducatif et de misère économique - adhèrent autant à l'anti-intellectualisme du Parti républicain. Au centre de leur message se trouve l'idée spécieuse selon laquelle les progressistes laïques et ultra-cultivés des deux côtes prendraient de haut les « vrais Américains » et bafoueraient le tiercé « Dieu, drapeau, famille » qui incarne selon eux la sainte Trinité des valeurs américaines.

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Le plus étonnant dans cette stratégie simpliste du « on déteste les snobinards intellos » est qu'elle s'est révélée payante sur le plan électoral depuis Reagan. Pendant la campagne présidentielle de 2004, les républicains ont dépeint John Kerry comme quelqu'un d'élitiste, déconnecté des besoins de l'Amérique profonde. Ils se sont moqués de son diplôme de Yale et - horreur des horreurs - de sa parfaite maîtrise du français. Le président sortant, George W. Bush, était au contraire présenté comme le brave gars plein de bon sens avec qui « tout le monde aimerait boire une bière ».

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En vérité, Bush vient d'un milieu encore plus favorisé que Kerry. Lui aussi a étudié à Yale (et à la Harvard Business School). Et, en tant qu'alcoolique repenti devenu chrétien born again, il ne touche plus à la bière (bien que j'aie toujours perçu chez lui le « syndrome de la cuite sèche », à savoir que, même ayant renoncé à l'alcool, il a toujours désespérément envie de s'en jeter un derrière la cravate).

Cette stratégie a incroyablement bien fonctionné contre Kerry. Comme elle avait déjà fonctionné il y a soixante-douze ans, quand un vrai grand penseur de la politique américaine, Adlai Stevenson, fut battu à plates coutures par le héros de guerre Dwight D. Eisenhower et son franc-parler du Midwest. La chasse aux sorcières anticommuniste qui suivit avec le maccarthysme - et qui ruina tant de carrières dans le monde des arts et du spectacle - visait aussi les universitaires et les intellectuels, accusés d'être anti-américains. Et même si Eisenhower ne condamna pas tout de suite McCarthy, il œuvra discrètement en coulisse pour finalement le faire tomber.

La stratégie simpliste du « on déteste les snobinards intellos » s'est révélée payante sur le plan électoral depuis Reagan

Le grand historien américain Richard Hofstadter remarque cependant : « La victoire décisive d'Eisenhower [en 1952] fut vécue à la fois par les intellectuels eux-mêmes et par leurs contempteurs comme une mesure de leur rejet par l'Amérique. [...] Arthur Schlesinger Jr [autre grand historien américain], dans un pamphlet mordant rédigé peu après l'élection, estimait que les intellectuels se trouvaient "dans une situation qu'ils n'avaient pas connue depuis une génération". Après vingt ans de gouvernement démocrate, pendant lesquels les intellectuels avaient été dans l'ensemble compris et respectés, c'était le retour au pouvoir des affaires, et avec elles de "l'avilissement qui a presque toujours été la conséquence du règne de l'argent". Désormais les intellectuels, considérés avec dédain comme des "grosses têtes", des excentriques, seraient gouvernés par un parti qui ne les aimait pas plus qu'il ne les comprenait, et désignés comme boucs émissaires pour tout et n'importe quoi, de l'impôt sur le revenu à l'attaque de Pearl Harbor. [...] Les intellectuels sont aujourd'hui en cavale au sein de la société américaine. »

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Ce passage est extrait du livre phare de Hofstadter, Anti-Intellectualism in American Life (1963, non traduit en français), qui se vit décerner le prix Pulitzer en 1964 et qui reste à ce jour le texte de référence sur le mépris national flagrant pour les gens instruits, les sachants, les érudits. Cet ouvrage, qui remonte le courant profond de la psyché américaine jusqu'au puritanisme rigide des premières colonies - où la démarche intellectuelle allait à l'encontre de la conception théocratique des dirigeants évangéliques -, est particulièrement troublant dans sa vision prémonitoire d'un pays où les populistes ciblent les intellectuels comme une menace au bien public : « Si les citoyens ne pourront jamais se passer des experts, à la merci desquels ils se retrouvent forcément, ils peuvent accéder à une forme de revanche en tournant en ridicule le professeur illuminé, le spécialiste irresponsable ou le savant fou, et en applaudissant les politiciens quand ils s'en prennent à l'enseignant subversif, au scientifique suspect ou au conseiller en politique étrangère prétendument traître. Il y a toujours eu dans notre expérience nationale une catégorie de gens chez qui la haine est un credo ; pour eux, la haine visant un groupe spécifique de personnes prend, en politique, une place équivalente à la lutte des classes dans d'autres sociétés modernes. Nourris d'obscurs griefs et de frustrations mal identifiées, de délires alambiqués sur toutes sortes de secrets et de complots, des groupes de mécontents se sont, à différentes époques, trouvé des boucs émissaires chez les francs-maçons ou les anti-esclavagistes, les catholiques, les mormons, les juifs, les Noirs ou les immigrants. [...] Dans la série de boucs émissaires choisis par les tenants de cette tradition [...], l'intelligentsia a enfin aujourd'hui trouvé sa place. »

La haine de la science - telle qu'exprimée par les antivax, les climatosceptiques, les illuminés qui prennent la Bible au premier degré et croient dur comme fer au créationnisme de la Genèse - s'est désormais propagée dans toute la pensée conservatrice américaine. Il y a soixante et un ans de cela, Richard Hofstadter avait donc eu la prémonition qu'au sein du mouvement Maga - Make America Great Again, ou « rendre sa grandeur à l'Amérique », dont Trump est aujourd'hui le fer de lance - tout individu éduqué, amateur de culture, cosmopolite dans sa vision du monde, serait décrié comme n'étant pas un véritable Américain. Et si Trump l'emporte à nouveau, cette haine envers les intellectuels grandira considérablement... comme c'est toujours le cas sous les régimes autoritaires.

Traduction Julie Sibony

Le nouveau roman de Douglas Kennedy, Ailleurs, chez moi, sortira le 3 octobre aux éditions Belfond.

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Retrouvez les dix chroniques de Douglas Kennedy pour La Tribune Dimanche :

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Par Douglas Kennedy, écrivain

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