OPINION. « Brutaliser les femmes politiques d’aujourd’hui, c’est perdre les candidates de demain », par Julie Martinez
Julie Martinez, candidate aux élections municipales de Clichy-la-Garenne, plaide en faveur de dispositions spécifiques pour répondre aux violences faites aux femmes élues et candidates.
Le meurtre de Quentin Deranque a secoué le pays. Oui, la violence politique tue. Mais avant d’en arriver là, elle rampe. Elle prospère dans la polarisation croissante de nos débats, dans la normalisation des attaques personnelles, dans la déshumanisation de l’adversaire. Un climat que nous avons laissé s’installer sans réagir vraiment, et qui frappe avec une intensité redoublée les femmes qui osent se lancer dans l’arène politique.
Moins de 20% des maires en France sont des femmes. Ce chiffre serait-il le reflet d'un désintérêt féminin pour la chose publique ? Bien sûr que non, et de nombreuses études sur la participation associative, syndicale, militante, contredisent formellement cette thèse. C'est le résultat d'un tri qui s'opère tôt, dès les premières expériences partisanes et les premières campagnes où l'on découvre ce que coûte réellement la décision de s'exposer.
Quand on est une femme, on entre en politique avec des convictions, on découvre qu'on y entre aussi avec un genre, un corps, une famille, une vie privée qui deviennent des cibles.
Les recherches conduites par l'Inter-Parliamentary Union et reprises par Amnesty International établissent que les femmes politiques reçoivent en moyenne trois fois plus de messages haineux que leurs homologues masculins. Trois fois plus de commentaires qui ne discutent pas de leurs idées mais surfent sur des stéréotypes, décrivent leur corps, imaginent leur humiliation, formulent des violences comme des promesses.
Le cyberharcèlement les touche d’autant plus, et ne connaît ni horaires ni frontières entre la femme publique et la femme privée. Voilà ce que signifie s'engager en politique quand on est une femme. On entre en politique avec des convictions, on découvre qu'on y entre aussi avec un genre, un corps, une famille, une vie privée qui deviennent des cibles.
La philosophe Judith Butler l’a très bien théorisé : la performativité du genre produit des vulnérabilités différenciées dans l'espace public. La politique n'échappe pas à cette logique, elle l'amplifie, parce qu'elle est précisément l'espace où l'on prétend que les corps n'ont pas d'importance.
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La banalisation comme système
Si les femmes sont les premières à subir la violence en politique, pourquoi si peu de plaintes ? Pourquoi si peu de poursuites, si peu de réponses institutionnelles à hauteur du phénomène ? Parce que le système a trouvé une parade plus efficace que la répression : la normalisation.
Dans les enceintes du pouvoir, il est fréquent d’expliquer aux femmes que la politique a toujours été ainsi. On leur tend, avec bienveillance, la vieille sagesse des gens installés : « il faut te forger une plus grosse carapace ». Cette bienveillance-là est elle-même une forme de violence : elle vise à contraindre à l’adaptation ce qui appellerait pourtant une transformation radicale des usages.
Tant que les femmes en politique subiront des violences, la parité ne sera jamais qu’une apparence de justice : elle comptera des noms sur des listes mais ne dira rien de celles qui n’ont jamais osé y figurer.
Or, les jeunes militantes et candidates que de nombreux partis accueillent avec de grands discours sur le renouveau voient le sort réservé à celles qui ont parlé, qui ont résisté, qui ont tenu. Et de cette observation naît une question, intime, que personne ne pose véritablement à voix haute : suis-je prête à payer ce prix-là ?
Ce frein par anticipation fonctionne comme un miroir tendu aux plus jeunes avant même qu’elles ne s’engagent : elles y voient la trajectoire de leurs aînées, et ce qu’elles aperçoivent suffit, trop souvent, à les dissuader de se lancer.
La légitimité démocratique ne peut se réduire au suffrage, elle exige aussi des conditions d'exercice équitables. Or, quand certaines candidates paient l'engagement de leur sécurité personnelle, de la sécurité de leurs proches, quand certaines sont soumises à une surveillance de tous les instants que d'autres ne connaissent pas, la promesse démocratique est trahie bien avant le dépouillement.
C’est pourquoi cette question ne peut rester une affaire de volonté individuelle ou de résilience personnelle. Tant que les femmes en politique subiront des violences, la parité ne sera jamais qu’une apparence de justice : elle comptera des noms sur des listes mais ne dira rien de celles qui n’ont jamais osé y figurer.
Changer les pratiques
On nous dira que des outils législatifs existent, mais une loi sans culture institutionnelle pour la faire vivre, sans données systématiques pour en mesurer l’effet, reste une déclaration d’intention.
La France a besoin de dispositions spécifiques sur les violences faites aux élues et candidates : une plateforme nationale de signalement dédiée pour aller plus vite dans les démarches, des formations obligatoires sur la lutte contre les VSS dans tous les partis politiques, et des données systématiques sur la violence en politique, car on ne combat pas ce qu’on refuse de mesurer.
Notre démocratie a besoin, enfin, que la parole des femmes qui témoignent ne soit plus traitée comme une fragilité à gérer. Plus, la France a besoin de jeunes femmes qui s’engagent pour refuser ces pratiques.
Bien sûr, pour beaucoup, la violence ne fera pas taire celles qui s’engagent. Mais qu’on ne nous demande plus de l’absorber seules, comme si elle était le prix naturel de notre audace. Elle ne l’est pas. Elle ne devrait jamais l’être. Et si nous continuons à l’accepter en silence, nous acceptons en même temps une démocratie au rabais, une démocratie qui se dit universelle mais qui, dans les faits, n’appartient qu’à ceux qui n’ont jamais eu à prouver qu’ils méritaient d’en être.