OPINION. « Violence politique : le drame Quentin Deranque comme avertissement », par Driss Aït Youssef

Driss Ait Youssef est docteur en droit public.
LTD/ JACQUES DEMARTHON

Driss Ait Youssef est docteur en droit public.
LTD/ JACQUES DEMARTHON
La mort de Quentin Deranque a le triste mérite de rappeler aux organisations politiques la nécessité de se tenir à distance des mouvements ultra-violents, quitte à provoquer des tensions internes. Jeune militant de 23 ans, Quentin Deranque est mort, lynché par des individus appartenant à l’organisation La Jeune Garde, mouvance d’ultra-gauche. Ce groupe avait fait l’objet d’une dissolution par décret présidentiel en juin 2025.
Ce n’est pas la première fois qu’une bagarre entre « ultras » vire au drame. La mort de Clément Méric en 2013, au cours d’une rixe, sous les coups de militants néonazis, rappelle combien ces affrontements d’une violence inouïe s’inscrivent dans la durée. Ce qui change aujourd’hui, c’est à la fois la récurrence de ces violences et leurs liens, de plus en plus assumés, avec une partie du monde politique – lequel emploie une autre forme de violence, verbale celle-là, pour défendre ses idées.
Auparavant, les rixes entre « ultras » restaient largement déconnectées du calendrier électoral. Cela ne signifie pas que les campagnes étaient apaisées, mais le niveau de tension et d’hostilité n’avait pas la même ampleur ni la même visibilité. Une partie de la classe politique porte une responsabilité dans cette collusion avec le monde violent. À force de chercher des relais, des soutiens et des symboles, certains finissent par devenir les otages politiques d’une base radicalisée, au détriment du débat public et de la sécurité.
Quelques exemples l’illustrent. Lors du mouvement des « gilets jaunes », la violence en marge des manifestations a été minimisée, parfois excusée, parfois même valorisée. Leurs leaders ont trouvé une oreille bienveillante auprès de responsables politiques, au point que le dirigeant de La France insoumise a adressé, le 31 décembre 2018, une lettre à l’un de ses animateurs, Éric Drouet, pour lui exprimer sa reconnaissance.
Cette admiration est d’autant plus problématique qu’un militant appelant à « rentrer » au palais de l’Élysée autrement que par une invitation du président de la République contribue à banaliser l’idée d’un passage en force. Autre contexte, autre violence : la voiture du député européen Yannick Jadot a été vandalisée par des militants venus défier une interdiction de manifester à Sainte-Soline en octobre 2022. La réaction de la députée Sandrine Rousseau, qui n’a pas condamné ces actes, donnant ainsi le sentiment d’en comprendre la motivation, a sidéré une partie de la classe politique et de l’opinion.
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Cette dépendance de certaines organisations à une frange radicalisée ne sert ni l’intérêt général ni la démocratie. Bien au contraire, elle installe l’idée que la victoire des idées se joue d’abord dans le rapport de force. La réponse consistant à dissoudre les organisations violentes et à interdire certains rassemblements est une décision politique forte. Mais elle ne peut pas constituer une finalité : elle ne suffira pas, à elle seule, à écarter durablement la violence du champ politique.
Inutile de se bercer d’illusions : la violence a pénétré les lieux de représentation, et il faudra bien plus que des dissolutions ou des procédures judiciaires pour endiguer des comportements que les Français rejettent. La réponse se situe d’abord dans un engagement clair, constant et collectif de la classe politique contre toutes les violences : physiques comme verbales, explicites comme insinuées. C’est ce sursaut qui déterminera l’avenir de notre démocratie.
Dans De la violence, Hannah Arendt rappelle que la violence ne se confond pas avec le pouvoir. Pour la philosophe, lorsque la violence s’installe dans le champ politique, elle signale souvent un affaiblissement de la légitimité et une incapacité à convaincre. À terme, elle détruit ce qu’elle prétend sauver : l’autorité, la confiance et le débat démocratique.