OPINION. « Merci à Jean-Michel Blanquer ! », par Érik Orsenna, de l’Académie française

Après sa lecture du dernier ouvrage de Michel Blanquer, l'académicien Érik Orsena remercie l'ancien ministre de l'Éducation.
LTD/Eric Dervaux / Hans Lucas via AFP

Après sa lecture du dernier ouvrage de Michel Blanquer, l'académicien Érik Orsena remercie l'ancien ministre de l'Éducation.
LTD/Eric Dervaux / Hans Lucas via AFP
Même s’il a quitté son ministère, il continue son œuvre d’éducation nationale. Lisez-le au plus vite. Car il a raison. Nous ne traversons pas une « fatigue » de la démocratie, il ne s’agit pas d’une déchirure de la République. Nous vivons une crise, profonde, de civilisation. Voyez le paysage.
Philippe de Villiers est en passe de remporter la guerre des idées et des représentations. Dans notre pays, la vision dominante devient celle du Puy du Fou. Vive le passé et sa légende dorée ! Oubliées les injustices ! Vive les rois, les reines ! Tant qu’à subir des privilèges, mieux vaut le droit divin de la noblesse que les voyouteries de la finance. Et comme de toute façon l’ascenseur social depuis longtemps ne fonctionne plus, célébrons la naissance.
Le public en redemande. Les foules se pressent en Vendée, mais aussi dans les librairies. Vous avez vu les meilleurs tirages, catégorie essais ? Villiers, encore lui, Bardella, Zemmour. Alors que faire ? Exactement ce que propose Blanquer. Revenir aux fondamentaux. Se demander quels sont les piliers de notre société, pourquoi ils se sont fissurés, quels sont ceux qui menacent de s’écrouler et à quelles échéances, comment les réparer, lesquels il faudrait remplacer…
Tâche immense, tâche urgente. Après la non-campagne présidentielle de 2022, flou stratégique et coupable paresse suivis du quinquennat dramatique que l’on sait, notre pays aura, dans un an et demi, rendez-vous avec lui-même. Rendez-vous non avec ses nostalgies plus ou moins illusoires ! Rendez-vous avec la cruauté du réel, je veux dire la possibilité d’un avenir autre que celui d’une France changée en musée, un grand Louvre hexagonal dont les bijoux seraient, régulièrement, dérobés. C’est dans cette situation que le livre de Jean-Michel Blanquer prend toute son utilité. Le choix de ses trois parties donne le ton.
Clarté du pédagogue, angoisse du citoyen responsable et actif, courage d’aborder les sujets qui fâchent comme la démographie (qu’est-ce qu’une civilisation sans enfants ?) et l’obligation de produire (qu’est-ce qu’une civilisation qui ne cesse de s’endetter pour survivre ?).
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D’abord le territoire. À force de nous affronter sans cesse en croyant fabriquer de l’histoire, n’avons-nous pas perdu notre géographie ? À force de nous en remettre à un État, bien sûr parisien, n’avons-nous pas toujours remis à plus tard le moment de passer à l’âge adulte ?
Ensuite le langage, autrement dit la culture. C’est le premier de nos patrimoines. Pourquoi le dédaigner à ce point ? Pourquoi y prêter une attention si déclinante, avec cette conséquence d’oublier la beauté, de n’être plus capable d’argumenter, de laisser la haine envahir les crânes et assécher les cœurs ?
Et puis la République. Écoutons la distinction inlassablement répétée par Régis Debray. La démocratie n’est qu’un moyen, une méthode pour choisir ses gouvernants. La République est le but, la res publica, le choix ensemble et quotidien d’un destin, la nation, au sens de Renan. Civilisation française entre ainsi dans la lignée d’autres ouvrages nous ayant alertés avec la même pertinence : L’État et le citoyen, par le Club Jean Moulin (1961). Les Héritiers, de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron (1964) L’Impératif industriel de Lionel Stoleru (1969). Le Mal français d’Alain Peyrefitte (1976). Qu’est-ce qu’une nation ? de Pascal Ory (2020)… Bref, avec M. Blanquer, retournons à l’école.
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Au programme, pour nous tous et toutes, grands et petits : une civilisation à sauver. Ce qui veut dire aussi à inventer. Car la première raison d’être de l’école, ne nous y trompons pas, c’est de construire l’avenir. Non de se réfugier dans un passé sacralisé et d’autant plus commode que n’ayant jamais existé.
« Civilisation française », de Jean-Michel Blanquer, à retrouver chez Albin Michel, 192 pages.