ENTRETIEN — Accusé de gabegie par une partie de l’extrême droite, le directeur général de l’Agence française de développement, Rémy Rioux, voit aussi son nom circuler pour la présidence de la Cour des comptes. Malgré ces turbulences, le haut fonctionnaire défend une vision de l’aide au développement mêlant solidarité et investissement, dans un contexte de recul des financements internationaux.
Les derniers mois ont été agités pour Rémy Rioux. Le directeur général de l’Agence française de développement (AFD) a dû répondre aux attaques d’une partie de l’extrême droite qui l’accuse de gabegie. Désormais, c’est sa possible nomination à la présidence de la Cour des comptes, sa maison d’origine, qui fait parler.
Lui, prudent, se garde bien d’afficher ses ambitions – « on n’est pas candidat à ce type de poste »,« cette décision relève du président de la République » – et jure qu’il reste concentré sur sa mission à l’AFD, qu’il dirige depuis bientôt dix ans. Alors que l’aide au développement est en régression aux États-Unis comme en Europe, le haut fonctionnaire défend son approche dans le domaine qui fait cohabiter solidarité et logique d’investissements.
LA TRIBUNE DIMANCHE — Il y a un an, Donald Trump et Elon Musk démantelaient l’agence des États-Unis pour le développement international, Usaid. Quel bilan en faites-vous ?
RÉMY RIOUX — Le système de Kennedy créé en 1961 a craqué et a été détruit. Et le président Trump a créé en 2018 une nouvelle banque, US DFC, dont il vient de quadrupler la taille, pour intervenir partout où il le souhaite sur la planète. Paradoxalement, c’est un système qui pourrait nous être plus familier que Usaid, avec qui il était très difficile de coopérer et à qui il était imposé de travailler uniquement avec des ONG ou des entreprises américaines. L’AFD travaille, elle, toujours avec des acteurs locaux.
Mais ce démantèlement a de graves conséquences, notamment l’explosion programmée du sida à travers le monde par manque d’accès aux traitements…
La remise en question de la solidarité internationale est un très grave problème et les conséquences humaines seront très lourdes, s’ajoutant aux désordres actuels. Nous expérimentons de nouveaux modèles, avec plus de prêts et de secteur privé, notamment pour la santé. Mais il y a des urgences qu’on n’arrivera pas à financer comme cela. Il faut retrouver un chemin vers plus de solidarité.
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En France, le projet de budget 2026 prévoit un nouveau coup de rabot pour l’aide publique au développement. L’AFD peut-elle encaisser le choc ?
La France doit ajuster ses finances publiques et nous participons plus que proportionnellement à cet effort. La nouvelle coupe envisagée est de 700 millions d’euros. S’agissant du groupe AFD, avec moitié moins de ressources budgétaires, nous sommes néanmoins parvenus l’année dernière à maintenir le même volume de financement qu’en 2024, avec 13,7 milliards d’euros de nouveaux projets financés.
Notre activité se déforme. D’abord géographiquement, au détriment des pays les plus vulnérables et de l’Afrique, qui ne pesait plus que 30 % de notre activité l’an dernier contre 50 % avant. Ensuite, les secteurs sociaux, et surtout l’éducation, sont en retrait car ils nécessitent plus de crédits budgétaires, au profit de l’énergie ou des migrations. Enfin, s’agissant de nos instruments, Proparco, notre filiale qui finance les entreprises à l’étranger, a battu son record avec 3,2 milliards d’euros d’activité.
L’aide au développement est-elle encore une priorité française ?
C’est une grande priorité du président de la République, qui a mis sa redéfinition à l’agenda du G7 qu’il préside cette année. Depuis 2021, il dit aux autres chefs d’État qu’il est urgent de fixer un nouveau cadre et de passer de l’aide publique au développement à l’investissement solidaire et durable. Nous y sommes.
La vision très business ou utilitariste de l’aide conduit à la situation où l’Afrique et des secteurs qui ne « rapportent pas » sont négligés…
Nous restons très présents en Afrique avec 4 milliards d’euros en 2025 et un stock de près de 40 milliards d’euros de projets en cours d’exécution. C’est le fruit d’un travail de dix ans de transformation de nos relations, respectueux et avec beaucoup d’attention aux attentes de nos partenaires africains. Il est très important que l’Afrique fasse entendre clairement sa voix maintenant.
Je suis frappé par le retour soudain de la démographie dans le débat public.
N’est-ce pas un très mauvais calcul de se désengager d’Afrique ?
L’Afrique s’éveille, oui. En 2026, selon le FMI, la croissance de l’Afrique devrait dépasser pour la première fois celle de l’Asie. En 2050, un jeune sur trois dans le monde sera africain ; reste à savoir si cette transformation majeure se fera de façon chaotique ou ordonnée. Tout dépendra de la qualité des politiques publiques pour créer suffisamment d’emplois, de façon durable. Il serait imprudent de s’en désintéresser, en effet.
La politique de développement a fait l’objet d’une offensive de l’extrême droite, qui parle de gaspillage. Comment y réagissez-vous ?
Il n’est jamais plaisant d’avoir à répondre à des accusations violentes et mensongères. Je souhaite qu’un débat public, informé et profond, s’engage sur la relation de notre pays et de l’Europe avec le reste du monde. Si nous n’en parlons pas, on laisse s’accumuler beaucoup d’anxiété dans notre corps social. C’est la raison pour laquelle l’AFD publie régulièrement analyses, exemples et réflexions de fond.
Ces mêmes forces politiques disent justement que la France est submergée par l’immigration. Vous comprenez ?
Je suis frappé par le retour soudain de la démographie dans le débat public. En France, pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, le nombre de décès a dépassé celui des naissances. L’Union européenne va perdre un actif sur cinq d’ici à 2050, soit 50 millions de travailleurs. L’Afrique attend, elle, 600 millions de jeunes qui arriveront sur le marché du travail sur la même période, et devrait devenir, après l’Asie, l’usine du monde. Comment et avec quels moyens gérer ces déséquilibres, dans notre intérêt et l’intérêt mutuel ?