OPINION. « Ni impuissance, ni hyperpuissance : pour une administration en mouvement », par Florence Arnoux, Gilles Duthilet Christelle de Crémiers

Florence Arnoux, Gilles Duthil et Christelle de Crémiers co-signent cette tribune.
LTD / DR

Florence Arnoux, Gilles Duthil et Christelle de Crémiers co-signent cette tribune.
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Le poids croissant des déficits publics et de la dette limite désormais les marges de manœuvre de l’action publique. Il met sous tension l’ensemble des administrations, leurs 5,9 millions d’agents publics et leur encadrement, confrontés à une exigence paradoxale : répondre à des attentes de la population toujours plus fortes avec des ressources contraintes.
Face à ce constat, Penser Public, le réseau des acteurs publics engagés, propose d’ouvrir un débat de fond sur les transformations du management public. Trente ans après l’introduction du New Public Management, il est temps d’en reconnaître les apports – culture du résultat, responsabilisation des managers, évaluation de la performance – mais aussi d’en mesurer les limites dans un monde marqué par l’incertitude et les polycrises.
Parce que les défis contemporains dépassent les logiques institutionnelles traditionnelles, Penser Public défend un nouveau mode d’action publique, faisant le pari des territoires et du décloisonnement entre acteurs : « le pouvoir d’inter-agir ».
Depuis le milieu des années 1990, l’administration a profondément évolué. La diffusion du New Public Management a contribué à renforcer la culture du résultat, la fixation d’objectifs, la responsabilisation des managers publics, l’évaluation des politiques publiques, la maîtrise de la dépense comme de la qualité du service rendu aux usagers.
Ces transformations ont produit des avancées importantes. Elles ont également révélé leurs limites face à des défis dont la nature a profondément changé.
La pandémie de Covid-19 a constitué un révélateur. Les crises climatiques, les tensions sociales et géopolitiques, l’accélération des innovations technologiques, les contraintes budgétaires, les mutations démographiques ou encore la défiance démocratique constituent autant de défis à relever.
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Du point de vue des agents comme des usagers, elles s’apparentent à des polycrises : des crises interdépendantes, simultanées et répétitives, qui ne peuvent plus être traitées selon une logique administrative classique. Ce qui oblige à prendre de la distance vis-à-vis de la croyance dans le modèle d’efficience du New Public Management et de compléter l’approche concernant le management public.
Dans cet environnement, l’efficacité de l’administration ne dépend plus uniquement de la qualité de chaque institution prise isolément. Elle repose sur la capacité de l’ensemble des acteurs publics et privés à agir de manière coordonnée.
L’action publique du XXIe siècle ne consiste plus seulement à décider, réglementer ou financer. Elle consiste à organiser les coopérations.
L’État, les collectivités territoriales, les organismes publics, les entreprises, les associations et fondations, les Universités et Grandes Écoles, les chercheurs et les citoyens produisent désormais ensemble une partie croissante de la valeur publique, au sens de la définition de Mark H. Moore.
Le véritable enjeu devient alors la capacité à créer les conditions de cette coopération. Nous proposons de désigner cette capacité par une notion simple : le pouvoir d’inter-agir.
Fable coréenne : un dîner est organisé en même temps en enfer et au paradis. Les invités se voient attribuer des baguettes de 1 m de long pour manger. En enfer, ils essayèrent tous de les porter à leur bouche, sans y parvenir. Au paradis, ils s’offrirent les uns les autres des mets au bout de leurs baguettes.
Le pouvoir d’inter-agir est la capacité d’une organisation publique à mobiliser durablement les compétences, femmes et hommes œuvrant pour le service public, les ressources et les domaines de responsabilité de multiples acteurs afin de répondre collectivement à des défis complexes qu’aucune institution ne peut résoudre seule.
Il ne remet pas en cause le rôle de l’État central. Il en renouvelle les modalités d’action.
L’État demeure garant de l’intérêt général, mais il devient davantage stratège, animateur, facilitateur et évaluateur des coopérations entre les différents échelons, comme dans les territoires, au plus près des besoins de la population. Elle permet de replacer le maire au cœur de l’action publique, non pas comme un simple élu local, mais comme le premier échelon de l’État responsable, c’est-à-dire celui qui assume, au quotidien, la responsabilité de faire fonctionner l’action publique dans toutes ses dimensions.
Dans un monde stable, la qualité d’une administration pouvait être appréciée à partir de critères relativement classiques : la qualité de l’organisation et de son recrutement ; la conformité juridique ; l’efficience de la gestion ; l’égalité de traitement sur le territoire ; la performance globale des politiques publiques.
Dans un monde incertain et en polycrises, ces critères demeurent indispensables mais deviennent insuffisants.
L’administration doit également développer sa capacité d’anticipation ; sa capacité d’adaptation ; sa capacité d’apprentissage permanent ; sa capacité d’innovation pour répondre aux évolutions de la société ; et plus encore sa capacité de coopération.
Autrement dit, une administration en mouvement. Cette évolution suppose de renforcer la confiance, l’autonomie des équipes, la circulation des connaissances, les coopérations, la place faite à l’expérimentation et l’évaluation continue.
À l’occasion de son trentième anniversaire, Penser Public souhaite faire de sa convention nationale des 8 et 9 octobre 2026 à Marseille un lieu de réflexion, de confrontation des expériences et de formulation de propositions concrètes.
Notre ambition est d’ouvrir un débat de fond : comment faire évoluer l’action publique pour qu’elle soit capable, dans un monde de polycrises, non seulement d’agir efficacement, mais surtout de faire agir ensemble ?
C’est cette capacité nouvelle que nous proposons d’appeler le pouvoir d’inter-agir. Nous sommes convaincus qu’elle constitue l’un des principaux défis de la décennie à venir pour la France comme pour l’Europe.
Signataires :
– Florence Arnoux, présidente
– Gilles Duthil, directeur scientifique
– Christelle de Crémiers, déléguée générale
– Et toute l’équipe de Penser public
La convention nationale 30 ans de Penser public aura lieu les 8 et 9 octobre 2026 à Marseille.