OPINION. « La délégation de service public n'est plus un choix idéologique : c'est une nécessité arithmétique », par Pierre Caporali et Julien Leplae de Prestalis
Dans cette tribune, Pierre Caporali et Julien Leplae reviennent sur la transformation profonde du service public et ses enjeux.
Les services publics locaux traversent une mutation silencieuse mais irréversible. Sous la pression conjuguée du désengagement financier de l'État, de l'inflation des coûts d'exploitation et d'une exigence citoyenne qui ne faiblit pas, les collectivités revoient en profondeur leur périmètre d'intervention directe.
Équipements sportifs, marchés de plein air, campings municipaux, centres culturels : partout, la question n'est plus de savoir si l'externalisation est souhaitable, mais à quelle condition elle devient inévitable. La piscine municipale, en apparence anodine, cristallise avec une netteté singulière toutes les tensions de ce basculement.
Elle est populaire, coûteuse, politiquement sensible et environnementalement exigeante. Elle est, à ce titre, le révélateur le plus fidèle des contradictions dans lesquelles se débattent les élus locaux : maintenir un service jugé essentiel par deux tiers des Français, sans les ressources pour en garantir la qualité. C'est précisément parce qu'elle concentre ces injonctions contradictoires que la piscine municipale mérite d'être regardée non comme un sujet en soi, mais comme le prisme à travers lequel lire une transformation bien plus large du modèle des collectivités locales.
Dans un contexte de raréfaction durable des ressources des collectivités locales, la délégation de service public (DSP) n'est plus l'apanage d'une doctrine libérale : elle est devenue, pour des centaines d'élus à travers la France, la seule réponse crédible à une équation budgétaire insoluble.
Le premier baromètre IFOP réalisé pour Prestalis en février 2026 en apporte la démonstration statistique, et elle est éloquente. 65 % des Français considèrent l'accès à une piscine municipale de proximité comme important voire prioritaire. 86 % souhaitent qu'elle reste ouverte même lorsque le budget communal ne le permet plus.
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Plus significatif encore : 47 % préfèrent dans ce cas confier la gestion à une entreprise spécialisée plutôt que d'accepter une réduction des horaires ou une dégradation de la qualité. En d'autres termes, les usagers ont déjà tranché : ce qu'ils exigent, c'est le service, non la tutelle.
La fracture qualitative comme révélateur politique
Ce que révèle aussi ce baromètre, c'est une fracture territoriale dont les élus mesurent chaque jour les effets. 27 % des Français jugent leur piscine vétuste, un chiffre qui grimpe à 37 % chez les 35-49 ans, la tranche d'âge la plus active électoralement. Or 70 % des usagers déclarent préférer un équipement plus éloigné mais rénové à un bassin de proximité dégradé. Pour les retraités – qui votent massivement –, ce ratio atteint 81 %. Une piscine vétuste n'est donc pas seulement un sujet de confort : c'est un motif d'insatisfaction documenté, mesurable, électoralement sensible.
La réponse du corps social à cette situation est tout aussi instructive dans sa composition transpartisane. La DSP est soutenue par 61 % des électeurs de Jean-Luc Mélenchon, 81 % de ceux d'Emmanuel Macron et 75 % des sympathisants Marine Le Pen. Rarement un modèle de gestion aura suscité un tel consensus, au-delà des lignes de fracture habituelles. Les Français ne défendent pas une idéologie, ils réclament de l'efficacité.
Un marché structurellement sous-exploité
Le potentiel est considérable et paradoxalement peu entamé. Les 4 135 piscines publiques françaises représentent un marché estimé à 1,4 milliard d'euros, dont à peine 15 % font aujourd'hui l'objet d'une délégation de service public. Le reste demeure sous gestion directe, avec des coûts d'exploitation croissants que les dotations de l'État ne compensent plus. La contrainte n'est pas conjoncturelle : elle est structurelle.
C'est précisément dans cet espace que des opérateurs spécialisés démontrent leur capacité à créer de la valeur là où la régie s'épuise. À titre d'exemple concret, la reprise du centre aquatique des Bains des Docks au Havre a vu le nombre d'abonnés passer de 280 à près de 1 400 en quelques années, grâce à une activation commerciale rigoureuse et des travaux de rénovation ciblés. Ce n'est pas un cas isolé : c'est le résultat d'un modèle opérationnel reproductible, fondé sur une logique de pilotage par la performance – taux de fréquentation, satisfaction usagers, maîtrise des charges d'exploitation.
Vers un nouveau pacte de confiance entre élus et opérateurs
Ce qui se joue aujourd'hui dans les équipements aquatiques préfigure une transformation plus profonde du modèle même de la collectivité locale. Face à des besoins qui s'élargissent – apprentissage de la nage, accès au bien-être, lien social – et à des budgets qui rétrécissent, le recours à des opérateurs privés de confiance n'est plus une capitulation : c'est une stratégie. Une stratégie qui suppose, en retour, des exigences contractuelles claires, des indicateurs de performance vérifiables et un ancrage territorial assumé.
Le service public local ne disparaît pas dans la DSP : il se réinvente. Et c'est peut-être là l'enjeu décisif des prochaines décennies – non pas opposer régie et délégation, mais construire, entre élus et opérateurs, un cadre de coresponsabilité à la hauteur des attentes d'une société qui ne veut plus choisir entre la proximité et la qualité.