OPINION. « Pourquoi les services publics ont besoin des riches », par Matthias Savignac

Matthias Savignac, président de la MGEN
Jacques Witt/SIPA

Matthias Savignac, président de la MGEN
Jacques Witt/SIPA
Les Français aiment leurs services publics. Deux indices concordants ces derniers jours : le succès considérable de la vidéo inattendue de Pierre Niney leur déclamant son soutien d’une part, l’étude de la Fondation Jean Jaurès démontrant un attachement viscéral à l’action publique de proximité d’autre part.
Pour autant, ce plébiscite des services publics de proximité s’accompagne d’une conviction largement partagée qu’ils manquent de moyens. Les écoles, les hôpitaux, les transports, la justice restent des piliers de la cohésion nationale mais leur financement n’est pas assuré. Si bien que les agents de la fonction publique ont l’habitude d’être considérés comme un coût plutôt que comme un investissement.
Un paradoxe s’installe alors. Les services publics sont devenus, dans les faits, le patrimoine de ceux qui n’en ont pas, selon la formule consacrée. Force est de constater qu’ils ne sont pas celui de ceux qui en ont déjà un. C’est grave, et personne n’aborde ce sujet de cette manière-là.
Les plus aisés scolarisent leurs enfants dans le privé. Ils se soignent en cliniques. Ils peuvent faire appel à des services de sécurité privée. Ils utilisent des transports individuels. Ils peuvent, quand le service public décline, en acheter l’équivalent ou perçu comme tel. Dès lors, le service public est boudé par les plus riches d’entre nous, considérant que les services publics ne seront pas à la hauteur de leurs attentes ni de leurs impôts. L’action de l’Etat est donc perçue comme destinée à la catégorie la plus fragile de la population, et une sécession s’opère : aux pauvres les services publics, aux riches les services privés. Ce mouvement, s’il n’est pas moralement condamnable, est politiquement explosif.
Car une démocratie ne peut durablement financer des services publics de qualité sans le consentement à l’impôt de ceux qui contribuent le plus. Or pourquoi consentir pleinement à financer ce que l’on n’utilise plus, ou que l’on juge insuffisant pour soi-même ? C’est là que se joue l’avenir de notre modèle.
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Les services publics ne peuvent plus être le minimum syndical destiné à ceux qui n’ont pas le choix. Ils doivent redevenir d’urgence un standard suffisamment élevé pour que chacun, y compris les plus favorisés, ait intérêt à leur excellence. Or, à ce stade, ils font trop souvent défaut même à ceux qui en ont besoin : déserts médicaux et éloignement du bureau de Poste créent des colères sociales bien légitimes. Plus exactement, les services publics incarnent le pacte social et devraient être le ciment de notre société.
Le débat est souvent posé à l’envers. On oppose « les riches » au « reste de la population », comme s’il s’agissait de deux camps irréconciliables. En réalité, l’enjeu est plus simple : le consentement à l’impôt repose sur la perception d’un bien commun de qualité. Si chacun avait conscience de la soi-disant gratuité et de son coût réel, les services publics seraient mieux défendus. Et toutes les discussions sur l’équilibre des comptes publics n’ont de sens que si le budget reflète réellement une priorité politique perceptible par tous les contribuables, des plus modestes aux plus aisés.
Quand l’école publique est ambitieuse, quand l’hôpital public est performant, quand les transports sont fiables, quand la sécurité est assurée, alors chacun s’y retrouve. Et c’est à ce moment-là que le consentement à l’impôt cesse d’être une contrainte pour redevenir un pacte fiscal guidé par la justice sociale.
Si les services publics deviennent uniquement le refuge des plus fragiles, ils s’affaibliront mécaniquement. Parce que leur base politique se réduira. Parce que leur financement sera contesté. Parce que leur qualité continuera de décrocher. À l’inverse, s’ils redeviennent un patrimoine commun utilisé, défendu, valorisé par tous, alors ils retrouveront leur puissance et leur légitimité.
Les services publics ont besoin des riches. Non par charité ou par dogme. Mais parce que sans leur participation, il n’y a pas de financement durable ou d’ambition d’excellence possible. Et sans ambition collective, il n’y a plus de République unie. Les services publics ne sont rien de moins que l’incarnation de la République partout, pour toutes et tous.