REPORTAGE — Chaque année depuis quatre ans, une quinzaine de physiciens français se rendent dans l’estuaire du Saint-Laurent, au Québec, pour comprendre où et quand la glace de mer disparaîtra de l’Arctique en été. Des recherches dont les enjeux sont environnementaux et géostratégiques.Les talkies-walkies grésillent tous en même temps. « Bateau à cinq minutes, je répète : bateau à cinq minutes en trajectoire nord-est. » L’un des drones a repéré un brise-glace s’avançant au loin, dans l’estuaire du Saint-Laurent, dans l’est du Canada. Sur la banquise, les scientifiques effectuant toutes sortes de mesures sont comme figés sur place. Seuls bougent leurs yeux dans lesquels passe un mélange d’excitation et de complicité. Ce moment, ils l’attendent depuis des semaines. Une vague. Ou plutôt la vague. C’est-à-dire un événement suffisamment fort – un coup de vent ou le passage d’un navire – pour fracturer la glace sur laquelle ils se trouvent.
Ils sont une quinzaine de physiciens français venus de Paris et Grenoble à rejoindre chaque année, depuis quatre ans, des collègues canadiens de l’université du Québec à Rimouski (Uqar). Ensemble, ils cherchent à comprendre comment la glace de mer se forme et se fracture. Des recherches en apparence purement scientifiques mais dont les enjeux sont en réalité environnementaux, politiques et géostratégiques.
Cet hiver, l’épisode de grand froid traversé par le Canada depuis novembre a favorisé la formation de glace. Elle recouvre la splendide baie québécoise au drôle de nom de « Ha ! Ha ! » sur au moins 30 centimètres d’épaisseur et 4 kilomètres de long, soit presque le double de l’année dernière. Depuis la rive – qu’on ne distingue plus vraiment du fleuve gelé – s’étendent à perte de vue la glace et la neige émaillées des traces de pas et de traîneaux des scientifiques.