Ciotti, Bardella, Le Pen… Comment les ennemis de l'audiovisuel public s'activent en coulisses

Jordan Bardella, président du Rassemblement National.
LTD / REUTERS - Benoit Tessier

Jordan Bardella, président du Rassemblement National.
LTD / REUTERS - Benoit Tessier
Il arrive à Jordan Bardella de ruser. « Vraiment, vous m’obligez à dire des choses que je n’aime pas dire », lâche-til à Caroline Roux, le 11 septembre, sur le plateau de L’Événement. La journaliste de France 5 l’interroge sur Sébastien Lecornu, Premier ministre fraîchement nommé par Emmanuel Macron.
Elle rappelle qu’en 2024 le président du Rassemblement national et Marine Le Pen ont partagé avec lui quelques agapes dans l’appartement de Thierry Solère, éminence grise du chef de l’État. Furieux qu’on le soupçonne de mélanger les genres, l’invité réplique en brandissant la récente controverse autour de Thomas Legrand et de Patrick Cohen, éditorialistes de France Inter filmés à leur insu par le mensuel réac L’Incorrect lors d’un repas avec des cadres du Parti socialiste. « Vous ne trouvez pas qu’il y a un sujet ? », s'offusque-t-il.
Qu’importe s’il s’agit là de choux et de carottes. La pirouette permet à Jordan Bardella de faire coup triple, d’abord en jouant sur le fantasme que suscitent les rendez-vous professionnels entre journalistes et politiques – le trentenaire admet au passage que les représentants du RN n’y font pas exception. Il alimente aussi le procès en connivence qui cible depuis longtemps l’audiovisuel public français et une partie de la gauche. L’électorat lepéniste s’en repaît.

Au-delà de ces considérations tactiques, le jeune leader d’extrême droite a assouvi ce soir-là un profond dédain. « C’est générationnel, il trouve ça ringard », résume un pilier du parti à la flamme. « Ça », c’est le service public de l’information. Un familier de Jordan Bardella va plus loin, évoquant le « violent rejet » qu’il lui arrive d’exprimer, en privé, à l’endroit de certains de ses animateurs : « Il y a un côté “on aura leur peau”. »
Cette hostilité va-telle transparaître à l’Assemblée nationale ? Ce n’est pas l’objectif, du moins officiel, de la commission d’enquête parlementaire constituée à l’automne sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public. Elle a entamé ses auditions le 25 novembre avec Martin Ajdari, patron de l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom), et d’autres figures impliquées dans cet épineux dossier.
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Nulle n’a été aussi médiatique que Delphine Ernotte Cunci, présidente de France Télévisions, qui sera reçue mercredi 10 décembre, ou Sibyle Veil, son homologue de Radio France, convoquée le 17 décembre. D’autres fortes incarnations devraient s’y rendre, comme le duo Legrand-Cohen ou les enquêteurs Élise Lucet et Tristan Waleckx.
La commission est présidée par l’élu Horizons Jérémie Patrier-Leitus, mais c’est surtout son rapporteur, Charles Alloncle, qui concentre les regards. Porte-parole de l’Union des droites pour la République (UDR), boutique libérale d’Éric Ciotti arrimée au RN, le député de l’Hérault écrira les conclusions tirées des débats. Esprit méthodique, ce fils de préfet a tissé des liens de confiance avec Jordan Bardella. L’un des plus proches conseillers de ce dernier, Alexandre Loubet, est un ami de Charles Alloncle depuis leurs études à Sciences-Po Paris. L’ancien sarkozyste leur a ouvert son carnet d’adresses au sein du patronat de la tech. Disposant de solides réseaux à droite, il connaît bien François-Xavier Bellamy ainsi que les entourages de Bruno Retailleau et de Philippe de Villiers.
Son rapport sera publié en mars, soit à un an d’une campagne présidentielle où le RN partira favori et où les médias du groupe de Vincent Bolloré seront une caisse de résonance majeure pour tous les refrains du camp nationaliste. Parmi ceux-ci, il y a la partialité supposée de l’audiovisuel public et l’intérêt pour le contribuable, au vu de ses 4 milliards d’euros de dotation annuelle et de son endettement, à ce qu’il soit privatisé.
« C’est simple, quand les collègues UDR ou RN parlent, on a l’impression qu’ils ont Pascal Praud dans l’oreillette, raille Emmanuel Maurel, député du groupe communiste et membre de la commission d’enquête. Leur agenda est le même que celui de ce groupe industriel, et ce qu’ils veulent, c’est “ambiancer” d’ici à l’horizon de 2027. » À ses côtés siègent les frontistes habituellement mobilisés sur ces sujets : Philippe Ballard, ex-présentateur à LCI, Laurent Jacobelli, passé par TV5 Monde, et Caroline Parmentier, intime de Marine Le Pen et ancienne plume du quotidien catholique identitaire Présent.
Charles Alloncle se défend catégoriquement de rouler pour CNews et ses satellites. Le parlementaire prend toujours soin de dire que les programmes de France Télévisions et de Radio France ont contribué à son « éveil » politique. « J’exerce une mission de transparence, insiste-til, et je ne me suis jamais exprimé publiquement sur le sujet de la privatisation. » Son chef, Éric Ciotti, y est favorable, tout comme la maison mère : Marine Le Pen l’a inscrite à son programme présidentiel en 2021.
Dans sa réforme, elle ne préserverait dans le giron public que « l’audiovisuel d’outre-mer », Arte, l’INA et, comprend-on, France Médias Monde. Jadis, le Front national se contentait d’appeler à renforcer la « neutralité » du service public. Les temps changent.
Est-ce la fibre « libertaire » des Le Pen, comme le plaide Jean-Philippe Tanguy ? « Quand l’État a la main sur un processus créatif, il en abuse », estime ce fidèle de la députée du Pas-de-Calais. Il s’agace d’une absence de neutralité de l’audiovisuel public non pas dans ses panels d’invités politiques (lui-même y est régulièrement convié), mais dans ses experts et éditorialistes, tous globalement favorables, à ses yeux, au projet européen et à la mondialisation néolibérale.
« En soi, la privatisation du service public de l’information n’a aucun sens, raille toutefois un stratège du RN. L’ensemble dépense cinq fois plus qu’il ne gagne, donc pour qu’il y ait un acheteur, il faudrait qu’il soit prêt à investir plus de 20 milliards d’euros. » La preuve qu’il s’agit là d’un engagement avant tout politique.
Un poids lourd ciottiste va plus loin. « On doit aller au bout de la libéralisation des médias entamée sous Giscard et Mitterrand, arrêter tout subventionnement de la presse, plaide-til. Dans une démocratie éclairée, il n’y a aucune raison de ne pas faire confiance aux forces du marché. Le rôle des médias n’est pas forcément d’enquêter et l’État fait vivre des journalistes médiocres. Si on arrive au pouvoir, ça va swinguer. Il faut être schumpétérien : l’offre se recréerait ailleurs. » C’est bien cette musique qu’entonne la bollosphère. Et à ceux qui lui reprochent de produire essentiellement du commentariat au détriment du factuel, l’entourage de Marine Le Pen répond que « le journalisme objectif est un mythe » et que l’État finance sans le reconnaître « un agenda idéologique privé ».
L’exécutif voit combien l’offensive s’est accentuée ces dernières années. « C’est une vraie brique de la stratégie de Bolloré, du RN et de l’UDR, qui veulent décrédibiliser l’audiovisuel public, s’alarme une ministre. Ils devraient être plus prudents dans leurs prises de position même si pour l’instant ça fonctionne plutôt bien, car le procès en gauchisation du service public est exagéré… mais ne repose pas tout à fait sur rien. »
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Selon un fin connaisseur du patron de Vivendi, la commission d’enquête – et son rapport – est aussi un moyen pour le Rassemblement national de lui envoyer des signaux. « Bolloré préfère toujours les Knafo, Villiers, Retailleau, les profils plus conservateurs, moins étatistes, rappelle cet observateur. Bardella et Le Pen ont donc intérêt à lui être utiles et obtenir des contreparties. » La principale étant un soutien médiatique encore plus évident qu’il ne l’est déjà.